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Rêves de confins

La clef des songes

5 min
À retrouver dans l'émission

On a beaucoup étudié les rêves pendant la crise sanitaire, une manière parmi d’autres de comprendre les effets du confinement sur le psychisme.

Rêves de confins
Rêves de confins Crédits : 6PA - Maxppp

Ça a commencé en Chine, logiquement, auprès d’une centaine de soignants de Wuhan, puis une étude finno-américaine s’est intéressée à un panel de 800 personnes, le compte Twitter @CovidDreams, ouvert en mars 2020, a permis de collecter de très nombreux rêves ; une recherche aux États-Unis a porté sur 3000 personnes sondées dont le tiers disaient se souvenir davantage de leurs rêves en période de confinement. Une équipe du Centre de recherche en neurosciences de Lyon continue de recueillir des rêves liés aux confinements et couvre-feux successifs. Comme le résume Justine Canonne dans le mensuel Sciences Humaines - qui publie un dossier sur les rêves - "la pandémie de covid est inédite en ce qu’elle est la première crise à influencer les rêves à l’échelle planétaire et à l’ère des réseaux sociaux, offrant une riche matière immédiatement accessible". L’interprétation des rêves est aussi vieille que l’humanité, l’un des documents les plus anciens remonte au IIe siècle : l’Onirocritique du Grec Artémidore d’Éphèse. Pour Jean-Claude Schmitt, c’est une fenêtre ouverte sur le Moyen Âge.

Le sujet se cherche, le péché se traque dans une démarche pénitentielle où visions et songes jouent un grand rôle.

Une science des rêves se développe alors, généralement assurée par les clercs, "jugés plus à même de différencier les bons des mauvais rêves". Et notamment ceux d’origine divine ou diabolique "car on y cherche des indices pour connaître son destin vis-à-vis de Dieu, savoir si on est bien préparé à la mort, si on sera sauvé dans l’au-delà". 

Le "nocturnal",  journal de rêves

Au XIXe siècle, la science des rêves s’emploie à les dégager des "superstitions" et du caractère prémonitoire pour les examiner comme des faits psychiques ou physiologiques. L’approche se fait plus "sémiologique", les visions nocturnes étant analysées comme des signes ou des symptômes, ouvrant ainsi la voie "royale" de la psychanalyse. Jacqueline Carroy précise que les rêves sont interprétés comme des indices de pathologies, des symptômes que le praticien doit décrypter. On tient des "nocturnaux", des journaux nocturnes de ses rêves. Alfred Maury, professeur au Collège de France, publie en 1861 un livre qui rencontre un grand succès en France et en Europe et deviendra un classique : Le Sommeil et les rêves. Études psychologiques sur ces phénomènes et les divers états qui s’y rattachent. Il met en avant le rôle joué par le corps du dormeur et "souligne que ses rêves sont suscités par des sensations internes, maux d’estomac ou érections, n’hésitant pas à évoquer parfois certains de ses rêves érotiques". Et il relève aussi l’influence des "sensations extérieures transformées", comme lorsque la barre de son lit lui tombe sur le cou en plein sommeil et qu’il se voit "jugé sous la Terreur puis guillotiné avant de se réveiller en sursaut". Bergson raconte pour sa part comment les aboiements d’un chien deviennent dans son sommeil des huées au cours d’une conférence.

La ligne de fuite des rêveurs

Jacqueline Carroy a dirigé le dernier numéro de la revue Communication, intitulé La circulation des rêves. Des rêves de l’Odyssée aux "cauchemars épidémiques" en passant par l’iconographie de la nuit en Mésoamérique, la poétique des songes dans le Mercure galant, les récits de rêve de Wittgenstein ou ceux des femmes de Tchernobyl, cette livraison fait la part belle à la polyphonie onirique. Hervé Mazurel et Élizabeth Serin y évoquent leur "laboratoire nomade" regroupant psychanalystes et chercheurs en sciences sociales pour étudier ce matériau privilégié d’une rencontre pluridisciplinaire sur les effets nocturnes du confinement. L’historien et la psychanalyste ont déjà collecté 400 "rêves de confins", ainsi nommés parce qu’ils ont constaté qu’ils étaient "un puissant instrument d’évasion". Mais aussi que "l’incertitude extrême née de la pandémie a bouleversé en profondeur les manières d’être au temps, nos façons ordinaires d’articuler le passé, le présent et le futur" dans "la prison de ce pur présent". Souvent les rêves d’échappée restent entravés par ses nœuds, comme dans les trains de nuit où, "dans la panique, les bagages disparaissent", alors qu’une annonce répète en boucle que "le train ne fera aucun arrêt jusqu’à destination" et qu’au fil des gares enfants, parents, proches restent à quai avec leurs valises... Comme en réplique aux images de trains médicalisés. Il y a aussi "les brèches dans l’à-venir" qui augurent des retrouvailles festives et du retour "aux vibrations de l’être-ensemble".

Par Jacques Munier

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