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Fisterre, au bout du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle

La compagnie de tous les saints

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À l’occasion de la fête religieuse de la Toussaint, retour sur la signification symbolique de la figure du saint

Fisterre, au bout du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle
Fisterre, au bout du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle Crédits : Simon Daval - Maxppp

Et la meilleure approche est celle des chemins qui mènent aux lieux consacrés par sa présence, ou tout au moins par ses reliques. Dominique Julia les a arpentés dans un livre sur les pèlerinages, intitulé Le Voyage aux saints (EHESS/Gallimard/Seuil). Locaux ou au long cours, éphémères ou durables, ils témoignent d’une ferveur populaire qui a parfois débordé les Églises. L’expérience, collective et intime à la fois, où le geste l’emporte sur la parole, se fait à destination d’un lieu sacré : cosmique lorsqu’il consacre des fleuves, des sources ou des montagnes, marqué par une théophanie comme la Terre sainte à Jérusalem, ou encore investi par le culte des corps saints autour de leurs tombeaux. « Le pèlerinage est rencontre du surnaturel, sacralisation du pèlerin en ce lieu précis à travers toute une série de pratiques et de rites qui l’arrachent à la réalité profane : processus de circumambulation qui visent à s’approprier l’espace sacré, baisement d’entrée, rites d’attouchements des objets sacrés, d’immersion ou d’absorption… parfois même parcours mémoriels », comme à Jérusalem, sur le chemin de la Passion du Christ, les Évangiles en main. Du coup il dessine une géographie sacrée à caractère pénitentiel, dont le modèle réside pour les chrétiens dans la croisade, les premiers croisés étant désignés dans les chroniques comme des peregrini. Une géographie qui peut se faire à l’occasion géopolitique, et qui reste tributaire des événements historiques : lorsque les Lieux saints tombent sous la domination ottomane, un gigantesque transfert des reliques commencé au temps des croisades s’accélère, des reliques qui vont essaimer partout en Occident et redessiner la carte des pèlerinages. Mais cette coupure d’avec les sources originelles va aussi favoriser « l’intériorisation imaginative » : « une religion christique, centrée sur les mystères de la Passion, permet un pèlerinage qui est exercice spirituel sur place par la « composition de lieu », chère à Ignace de Loyola.

La ferveur populaire autour des saints est souvent liée à leur pouvoir thérapeutique supposé

Et là, même les reliques sont investies de cette puissance thaumaturgique. La culture des miracles est en effet l’autre motif des pèlerinages, voire le principal, même si le mal n’est qu’obscurément défini. Au tournant du XVIe et du XVIIe siècle, le médecin bâlois Thomas Platter témoigne de la distance qui se creuse à l’égard de cette rumeur obstinée de la guérison. Visitant le sanctuaire de Montserrat, il ironise sur les vestiges accumulés des « miraculés » de la Vierge Marie : « des vieilles roues de charrette en grand nombre, des cannes d’aveugles et de paralytiques, des béquilles, des bâtons de pèlerins, et tout ça en quantité, en amoncellement dans cette église ». Près de deux siècles plus tard, l’infaillible observateur de la vie parisienne, Louis Sébastien Mercier, décrit les gestes pèlerins d’une manière quasi-ethnographique : « À Dieu ne plaise que je me moque de Sainte Geneviève, patronne antique de la capitale ! Le petit peuple vient faire frotter des draps et des chemises à la châsse de la sainte, lui demander la guérison de toutes les fièvres, et boire en conséquence de l’eau malpropre, qui sort d’une fontaine réputée miraculeuse. »

Tout cela tient sans doute au pouvoir charismatique attribué à la figure médiatrice du saint

C’est Max Weber qui a le mieux exploré ce pouvoir, à la confluence des traditions occidentales et orientales. Dans la première livraison de la revue Sensibilités consacré à l’anatomie du charisme, Isabelle Kalinowski détaille la nature du don qui a fasciné le sociologue au point d’y revenir dans différents ouvrages. Un don qui dépend beaucoup de la valeur qu’on lui attribue, justement, car nous sommes dans le domaine des « croyances ». Résultant de compétences acquises, de l’héritage transmis et de propriétés individuelles, le charisme est loin d’être « naturel », quoiqu’il s’emploie à nous le faire croire. L’un des modèles de cette illusion est le « charisme de fonction » des prêtres. Selon la théologie catholique, le sacrement d’ordination confère « un caractère indélébile » à la personne du prêtre et à sa qualification charismatique, même s’il devient le dernier des voyous. Max Weber mettait cela en parallèle avec le dogme protestant de la prédestination, où il voyait un fatalisme de la grâce. Mais ses pages les plus fortes concernent le composé instable d’inspiration divine et de traduction humaine impliqué dans le message des prophètes. Est alors à l’œuvre une tâche surhumaine d’interprétation, née de « la certitude foudroyante d’avoir réussi à saisir le sens » de ce qu’ils ont vécu sous forme de visions ou d’extases. « Quand la tension se dénouait – résume Max Weber - elle se dénouait lorsque surgissait, en un éclair, l’interprétation, c’est-à-dire quand le prophète entendait la voix de Dieu – le prophète pouvait prendre la parole. »

Par Jacques Munier

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