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Hohenleuben, Thuringia, Germany

La condition carcérale

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À retrouver dans l'émission

Le contexte des attentats et celui de la campagne présidentielle menacent d’alimenter une surenchère sécuritaire au détriment de l’état de droit

Hohenleuben, Thuringia, Germany
Hohenleuben, Thuringia, Germany Crédits : Martin Schutt - Maxppp

Alors que l’état d’urgence a été prolongé pour six mois suite au massacre du 14 juillet à Nice, certains candidats à la candidature n’hésitent pas à évoquer le placement en centre de rétention de tous les fichés S… Les pages idées de Libération sont consacrées à cette lancinante question, avec notamment l’interview du philosophe Tony Ferri, qui accompagne des détenus dans leur réinsertion depuis quinze ans en tant que conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation. L’extension du domaine de la surveillance électronique lui apparaît comme un dangereux miroir aux alouettes. L’un des deux tueurs de Saint-Etienne-du-Rouvray qui a coûté la vie au père Jacques Hammel était assigné à résidence et portait un bracelet électronique… « Cette conviction, selon laquelle le placement sous surveillance électronique a vocation à prévenir les passages à l’acte délictueux, a été thématisée par des criminologues dès sa naissance sur le continent nord-américain. Aussi répandue que naïve, elle n’a été étayée par aucune réalité tangible », explique-t-il. Pourtant, elle ne cesse de gagner du terrain, pour concerner aujourd’hui 11000 personnes pour 70000 prisonniers et elle fait partie de l’arsenal de l’état d’urgence. Pour le philosophe la finalité de l’hypersurveillance consiste en une « orthopédie du comportement qui se préoccupe de soigner les écarts à la norme ». Dans une perspective foucaldienne, il ajoute que « la prison a d’abord permis de substituer au théâtre des supplices sanguinaires de jadis une peine de relégation. Avec le bracelet électronique, une étape supplémentaire est franchie dans la dérobade au regard de la souffrance d’autrui ». S’il est vrai qu’elle est demandée par de nombreux prévenus placés en détention, la surveillance électronique « est une emprise sur la dignité, dont la particularité réside dans un processus de subjectivation de la peine », et à l’usage nombre d’entre eux finissent par « se sentir animalisés, bagués comme des pigeons ». La solution serait plutôt de faire de la détention provisoire une exception comme le stipule le code de procédure pénale, et de prononcer pour les délits les moins graves des aménagements de peine, dont seuls 10% bénéficient aujourd’hui, ce qu’a dénoncé Adeline Hazan, la contrôleure générale des lieux de privation de liberté.

Dans les Actes de la recherche en sciences sociales, la revue fondée par Bourdieu, Grégory Salle propose d’appliquer à la prison la théorie des champs

Le sociologue constate que « les univers sociaux passés au crible de la théorie des champs sont aussi variés que nombreux » mais qu’il n’y a pas de « champ carcéral » même si les travaux ne manquent pas dans ce domaine, on peut citer notamment l’enquête récente de Didier Fassin, L’Ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale. L’hypothèse d’un « champ pénitentiaire » permettrait justement d’inclure l’exécution des peines à ciel ouvert et non seulement intra-muros. L’avantage d’une telle approche est aussi de retrouver le point de la totalité, et d’éclairer des aspects restés dans l’angle mort, comme « la marchandisation d’une partie de la gestion carcérale » et l’étude « des stratégies des entreprises ayant investi du capital sur ce terrain et de leurs rapports avec l’administration pénitentiaire. Mais l’approche ethnographique conserve toute sa pertinence, comme on peut le voir avec le livre de Leslie Jamison qui vient de paraître chez Pauvert sous le titre Examens d’empathie. Le mensuel Books publie un large extrait du chapitre consacré à Charlie, un marathonien rencontré par la journaliste avant son incarcération. « Je voulais savoir – explique-t-elle – que se passe-t-il lorsqu’on enferme un homme ayant consacré sa vie au mouvement ? » Une expression revient dans sa bouche : « là-bas », qui signifie dehors, « être en mouvement, faire le boulot, gagner ou être battu. « Ici », en prison, c’était tout le contraire ; il ne s’agissait jamais de se perdre, d’aller là où vous n’aviez jamais mis les pieds. » Nous sommes en Virginie-Occidentale, où la mine et la prison sont « très présentes dans le paysage ». « L’exploitation des mines est une industrie en déclin ; le marché de l’incarcération est en pleine expansion », observe l’auteure. Qui relève notamment ce triste paradoxe : « Charlie m’avoue qu’il a cessé de demander aux gens de venir le voir parce qu’il est trop douloureux pour lui de les regarder partir. »

On célèbre les quarante ans de la revue Passe-Murailles, la revue du Genepi

Une association qui s’emploie à décloisonner la prison « en établissant un lien entre les détenus et le monde extérieur », qui veille au respect du droit et notamment du droit au savoir. « 40 bougies rien n’a bougé ». Le titre désabusé de cette livraison anniversaire en dit long. On y retrouvera le philosophe Tony Ferri, qui s’entretient avec Alain Brossat. Et ce poème de Prévert dans le courrier d’un détenu : Déjeuner du matin. « Des sardines protégées par des boîtes, des boîtes protégées par des vitres, des vitres protégées par des flics, tout cela pour de malheureuses sardines »

Par Jacques Munier

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