LE DIRECT

La condition de l'exilé

4 min
À retrouver dans l'émission

L’Union Syndicale de la Psychiatrie et le Syndicat de la Médecine Générale ont publié un communiqué commun sur la situation des migrants après l'incendie qui a détruit le camp de Grande Synthe.

À la veille du premier tour de la présidentielle ces deux organisations estiment devoir alerter l’opinion et les politiques sur la grande détresse de ces quelques centaines de personnes, dont de nombreuses femmes et mineurs isolés. Elles dénoncent le fait que les actions des associations qui leur viennent en aide sont régulièrement entravées par les autorités. Alors que les discours d’une partie des candidats se durcissent sur le thème de l’immigration, voire exhalent la xénophobie, plusieurs publications invitent à retrouver la raison. Dans un court essai publié par la Société d’ethnographie sous le titre Le monde à l’épreuve de l’asile, Didier Fassin rouvre le lourd dossier des réfugiés. Si l’attention des médias et des politiques s’est concentrée sur l’Europe, ce sont les continents asiatiques et africains qui en accueillent la plus grande part, soit six réfugiés sur sept dans le monde. « Il y a aujourd’hui autant de demandeurs d’asile en Afrique qu’en Europe et Amérique du nord réunis » rappelle-t-il. Celui qui fut un temps vice-président de Médecins sans frontières a notamment enquêté sur le cas de l’Afrique du sud, le pays qui avait « en 2016 un nombre de requérants deux fois et demi plus élevé que l’Allemagne et dix-sept fois supérieur à la France, malgré une population moins nombreuse que chacun de ces deux pays ». Mais ce que cache la réalité, c’est que ces chiffres sont en partie dus à l’engorgement provoqué par l’inertie de l’administration. Une situation comparable en Europe et en particulier en France : « l’adhésion de principe à des valeurs réputées universelles réfutée par l’accommodement pragmatique à des préoccupations populistes, et le respect formel du droit international démenti par sa violation au quotidien dans le fonctionnement ordinaire de la bureaucratie ». D’où ce résultat peu honorable : « le demandeur d’asile a beaucoup plus de chances de devenir un étranger en situation irrégulière qu’un réfugié ». Et la porte ouverte à l’instrumentalisation politique, dans la confusion orchestrée entre droit d’asile et immigration. « Ce ne sont pas les migrations en tant que telles qui favorisent le racisme, mais la manière dont elles sont construites idéologiquement », estime Fabienne Brugère dans le dernier N° de Sciences Humaines. La philosophe, auteure avec Guillaume Le Blanc d’un ouvrage publié chez Flammarion sous le titre La fin de l’hospitalité, observe que les images des files de réfugiés syriens ou des migrants de Calais provoquent « non seulement un racisme culturel mais un racisme de classe : ils semblent pauvres, sans ancrage, sans éducation », alors qu’une telle représentation est très éloignée de la sociologie réelle de l’exilé. Dans le dossier que le mensuel consacre au racisme, Nicolas Journet rend compte d’une enquête de l’Ined, analysée dans la revue Population et société, qui montre que le niveau d’instruction des immigrés est en moyenne supérieur à celui des natifs des pays où ils s’installent, en l’occurrence la France et l’Autriche, où a été menée l’enquête, et supérieur également à la majorité de la population de leurs pays d’origine.

Une enquête corroborée par le National Bureau of Economic Research des Etats-Unis, en pleine polémique sur les décrets anti-immigration de Donald Trump.

Des économistes de l’université de Chicago et de la Harvard Business School ont mesuré l’impact des immigrants sur l’innovation et la croissance. Pour ce faire, ils ont croisé les données de l’organisme américain chargé des brevets et celles des recensements entre les années 1880 et 1940. Leur conclusion : les inventeurs sont surreprésentés dans la population des immigrants et leur contribution aux innovations a été substantielle, même si elle a entraîné des frictions sur le marché du travail. Et dans les régions où ils se sont installés, la croissance a été plus forte.

Aujourd’hui, les arguments de ceux qui veulent fermer les frontières ou élever des murs se réfèrent aussi au risque terroriste

Un risque qu’ils confortent ainsi, en entérinant la nouvelle cartographie dessinée par les djihadistes. Dans Le Point, Kamel Daoud se demande pourquoi l’on tue des chrétiens au Moyen-Orient. Réponse : pour les contraindre à l’exil, et redessiner une carte conforme au « choc des civilisations », déposséder « l’Occident de son universalité », le « confessionnaliser » et « l’installer dans le concept de terre chrétienne à combattre ». Tout en remédiant par là au « malaise qui dure depuis trois siècles face à cette modernité que l’Occident incarne et qu’on ne réussit pas à maîtriser ». C’est pourquoi, en voulant bannir les musulmans, Donald Trump « confirme la carte du monde que tracent les islamistes ». Tout comme les populistes d’extrême-droite qui montent en Europe et font mine d’oublier qu’ils marquent ainsi des frontières intérieures. En postulant des victoires électorales qui augurent de lourdes défaites, culturelles et sociales.

Par Jacques Munier

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......