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Idomeni, 21 janvier 2016

La condition des expulsés

5 min
À retrouver dans l'émission

Retour sur la crise des réfugiés, désormais divisés entre les « before 20 » et les « after 20 », ceux qui sont arrivés après la date d’entrée en vigueur de l’accord avec la Turquie, le 20 mars

Idomeni, 21 janvier 2016
Idomeni, 21 janvier 2016 Crédits : Alexandros Avramidis - Reuters

Et pour ceux-là, plus d’espoir : après avoir été retenus dans des centres d’accueil devenus selon le HCR des centres de détention, ils seront expulsés. L’expulsion, un mode de gestion de la crise humanitaire qui est en passe de devenir un trait dominant de la condition humaine. Pour Saskia Sassen, Expulsions est le nom d’une tendance systémique émergente dans l’économie globalisée, au delà des frontières et des « catégories désormais impuissantes à penser le monde que nous faisons », Nord/Sud, communisme et capitalisme, riches contre pauvres. Dans les pages idées de Marianne, Bertrand Rothé résume ainsi sa lecture du dernier livre de la sociologue des villes-monde : La mondialisation, côté obscur. Le cas des neuf millions de familles américaines expulsées par la saisie de leur maison suite à la transformation de leur crédit en produits financiers à haut risque, qui déclencha la crise des subprime en 2008, est apparu à Saskia Sassen emblématique du fonctionnement moderne d’une « finance entièrement tournée vers la spéculation », exerçant sur les populations « une pression continue pour obtenir des hyper-profits », cette pression dût-elle se traduire par la brutalité des expulsions. Entre les millions d’Européens ou d’Américains du Sud exclus de leur travail à cause des plans d’austérité, et les millions de cultivateurs expulsés de leurs terres du fait de la demande croissante de cultures industrielles ou alimentaires, elle observe la convergence d’un phénomène unique et dévastateur : « la capacité de la finance de développer des instruments d’une immense complexité qui permettent de titriser la gamme la plus vaste jamais connue d’entités et de processus ». Dans cette perspective – je cite « les ressources naturelles d’une grande partie de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie centrale sont plus importantes que les populations vivant sur ces territoires en tant que travailleurs ou consommateurs ». Le règne des « algorithmes de la finance » nous éloigne infiniment des « formes antérieures du capitalisme qui faisait fortune grâce à l’expansion accélérée d’une classe moyenne travailleuse et prospère ». Aujourd’hui en Chine, la croissance industrielle « n’a pas conduit à la vaste expansion d’une classe moyenne et ouvrière prospère ». Que nous réserve l’avenir alors que les opprimés ont été expulsés loin de leurs oppresseurs sur les routes de la migration ? Et que l’oppression est devenue « un système complexe qui combine personnes, réseaux et machines sans présenter un centre évident » ? Pour la sociologue des villes globales, celles-ci sont précisément « des sites où le pouvoir devient concret et peut être affronté ».

Olivier Mongin a également lu Expulsions, il en parle dans la dernière livraison de la revue Tous urbains

Sous le titre Le temps des expulsions généralisées, sa contribution resserre la focale sur la question des migrants. Elle revient aussi sur l’enquête de Doug Saunders – Des migrants à la ville – qui prête aux réfugiés politiques et climatiques, exilés de toutes conditions et origines ethniques, le pouvoir de changer le monde, avec leurs pieds et à leur corps défendant. 230 millions de personnes : toute une humanité… Trop souvent entravée par les dispositifs de ce que le lexique de l’euphémisme désigne comme la « rétention ». Michel Agier, l’anthropologue du monde des camps, a accordé un long entretien à Michel Lussault pour ce N° de la revue. Il y définit trois figures universelles parce que non ethniques du migrant : l’errant, le paria et le métèque. Ce dernier, économiquement nécessaire pour les tâches subalternes, reste politiquement et socialement indésirable, et le plus souvent sans-papiers. Le paria vient peupler les camps, la « solution » qui nous guette partout depuis des lustres, il est ce qu’Hannah Arendt ou Zigmunt Bauman ont décrit comme relégué en tant que « déchet humain » ou « surnuméraire ». L’errant parle à notre imaginaire mais se heurte à nos murs.

À Izmir, la ville turque de tant de départs de réfugiés pour la Grèce, un nouveau carré est apparu au cimetière : celui des « Anonymes »

Point de départ en Méditerranée, cette ville portuaire est devenue un point final pour des familles entières, comme le montre le poignant reportage de Delphine Minoui dans les pages Champs libres du Figaro. « En tout, 410 morts - dont 130 enfants - dotés d’un modeste tombeau, tandis que des centaines d’autres sont restés au fond des eaux, dans ce grand sarcophage qu’est devenue la mer Égée ». La journaliste raconte le business des passeurs et celui des gilets de sauvetage : « Sur les modèles pour enfants, on reconnaît la frimousse de Blanche Neige, de Hello Kitty ou encore de Spiderman »*. Au cimetière d’Izmir deux héros anonymes veillent : le médecin qui s’emploie à identifier les corps rejetés par la mer, et l’imam qui prie pour les orphelins que Dieu seul couvre du regard.

Par Jacques Munier

*« Quand mes clients entrent dans le magasin, je lis l’angoisse sur leur visage, surtout sur celui des femmes. Acheter un gilet, c’est faire un premier pas sur le chemin d’une mort potentielle », avance Kadir, un commerçant. »

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