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La condition loquace

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Faut-il dire « le » ou « la » Covid ? L’Académie a tranché en faveur du féminin, s’appuyant sur le mot anglais « disease » présent dans l’acronyme - une maladie, donc. Mais elle l’a fait plusieurs mois après que l’usage a imposé le masculin.

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La bibliothèque de l'Académie française Crédits : V. Isore - Maxppp

Du coup, « on ne sait plus à quel genre vouer le mot star de l’année 2020 » observe Frédéric Pennel dans Marianne, qui publie un dossier sur la langue française. Et il souligne qu’en matière de langue, « c’est l’usage qui décide ». La décision de l’Académie est d’autant plus étonnante que, pendant des décennies, elle s’est opposée à la féminisation des noms de métiers. « La norme était « Madame le ministre » et tout le monde la suivait : les correcteurs, les locuteurs, etc. » rappelle le linguiste Bernard Cerquiglini, auteur de Parlez-vous tronqué ? Portrait du français d’aujourd’hui (Larousse), qui relève aussi que notre langue est la seule au monde où un locuteur peut s’interrompre et se demander « si ce qu’il vient de dire est français ».

Clé ou clef ?

Mathieu Avanzi, coauteur avec Alain Rey et Aurore Vincenti de Comme on dit chez nous. Le grand livre du français de nos régions (Le Robert), insiste sur le rôle des médias pour « façonner l’usage ». Il évoque ces petites équipes d’experts - les correcteurs - comme celle de Muriel Gilbert au Monde, qui harmonisent les règles. « Des notes de rédaction fixent la norme à respecter par les journalistes pour éviter l’anarchie. » Ainsi, selon le journal, une porte peut désormais s’ouvrir soit avec une clé, soit avec une clef. Le Monde a opté pour « autrice », tandis que Le Figaro a préféré « auteure ». Jusqu’à présent, les dictionnaires renouvelaient un petit stock de mots tous les ans. Mais aujourd’hui « il suffit que quelques utilisateurs usent d’un nouveau mot pour qu’il entre dans le Wiktionnaire, invitant de nouveaux locuteurs à l’employer ». La crise sanitaire a stimulé la créativité : « skypéro » et « vaccinodrome » sont entrés dans la langue - on espère pour peu de temps... 

La phrase française

Olivier Barbarant signe dans ce dossier de l’hebdomadaire un bel article sur la phrase, inspiré par l’ouvrage collectif Histoire de la phrase française, des serments de Strasbourg aux écritures numériques (Actes Sud). On y voit « la langue romane s’extraire du latin, avec quelques restes de déclinaison mais un basculement de la place du verbe, qui remonte près du sujet pour constituer l’un des marqueurs décisifs de la syntaxe française ». Une souplesse nouvelle permet ainsi de créer des « effets de langue ». Exemple, ces vers du Perceval de Chrétien de Troyes : « Un Graal entre ses deus mains/ Une dameisele tenoit... » : Christiane Marchello-Nizia, l’une des auteures de l’ouvrage, commente. « En cette fin du XIIe siècle, commencer par un objet direct est loin d’être commun. Faire suivre ce complément d’objet direct inattendu par un complément circonstanciel – entre ses deus mains –, semblerait devoir préciser la scène – mais à quoi se rattache ce possessif ? Puis le sujet arrive enfin, mais indéfini encore, et si vague : une dameisele, et un verbe. Peu de mots, pas un seul qualificatif, aucun adverbe, mais un ordonnancement inattendu de termes banals : comment mettre mieux en évidence, et de façon plus sobre, un événement extraordinaire ? » Olivier Barbarant souligne que le mot « phrase » est d’usage tardif. « Ni les grammairiens du XVIe siècle ni ceux de Port-Royal ne l’employaient comme nous le comprenons. » L’écrivain et poète évoque aussi le livre de Jean- Christophe Bailly - Naissance de la phrase (Nous).

L’histoire de la phrase française, parce qu’aussi savante que sensible, témoigne de ce qu’elle n’est pas seulement le cadavre de l’analyse grammaticale : « Chaque phrase projette son origine dans l’élan de la profération.

Et de citer Aragon : « Je me jette à l’eau des phrases comme on crie ».

Désir de parole

Sur le site AOC, Marielle Macé signe un article sur la parole, « le cœur pulpeux du langage », un texte qui nous enjoint de la penser « comme un milieu partagé et vulnérable, comme une zone à défendre : un lieu commun dont il faut prendre soin. Et, à cet égard, nul ne le fait mieux que le poète ».

La poésie m’apparaît comme l’une (peut-être la première) de ces disciplines qui inventent des « appareils phonatoires » pour rendre des choses du monde capables d’écrire et de parler ; des appareils en l’occurrence syntaxiques, énonciatifs, métriques, sonores, qui accueillent de nouvelles voix.

Marielle Macé comprend cette aptitude - notre « condition loquace » disait Michel Deguy - comme « une responsabilité écologique ». 

Poète est, à cet égard, celui qui reçoit du monde des énoncés qui l’obligent, qui mêle à ses phrases des énoncés de paysages, de bêtes, de fleuves... et surtout qui s’efforce d’en répondre.

Par Jacques Munier

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