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La fabrique de l’angoisse

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Le bilan quotidien de l’épidémie, avec ses données chiffrées de personnes contaminées, hospitalisées, en réanimation ou décédées contribue, avec l’absence de perspectives claires, à la montée de l’angoisse qui s’exprime dans toutes les couches de la société.

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En attente du test Covid... Crédits : AFP

Pour Freud, l’angoisse consiste en une peur sans objet clairement identifié, le résultat d’une tension qui s’est accumulée faute de pouvoir se décharger. C’est ce que rappellent Annabelle Allouche, Christelle Rabier et Clémentine Vidal-Naquet dans l’introduction à la dernière livraison de la revue Tracés (ENS Editions) consacrée à ce sentiment qui est aussi un « régime d’expérience ». Elles évoquent l’histoire d’une notion longtemps accaparée par la théologie, qui est devenue au tournant des XIXe et XXe siècles un concept philosophique avant d’être saisie par la psychologie. La philosophie existentialiste, dans la foulée de Kierkegaard en fera l’expression de la condition humaine dans son rapport à la finitude et à la mort. Dans Le concept d’angoisse, Kierkegaard insiste sur « l’inadéquation des désirs humains avec leur inscription dans la réalité du monde », la distorsion entre nos limites et l’infinité des possibles. Les sciences sociales l’étudient comme un phénomène collectif. Robert Castel y voyait l’indice d’une « psychologisation du monde social » indissociable de la « montée du pouvoir néolibéral », l’angoisse résultant d’une assignation de l’individu à la responsabilité de sa « trajectoire sociale ». Alain Ehrenberg, dans La fatigue d’être soi, la comprend comme « le produit de l’individuation des sociétés et du glissement d’un registre disciplinaire fondé sur l’autorité et la culpabilité, à celui de l’autocontrainte, de l’autonomie et de la responsabilité ». Certains anthropologues analysent la précarité, ou la condition d’attente caractéristique du mode de gestion bureaucratique des personnes « comme une technique de gouvernance, voire d’intériorisation des schèmes de domination », et pourvoyeuse d’angoisse.

"Dying"

Le dossier de la revue aborde des cas de figure très divers, de la gestion du stress sur scène pour un musicien à l’angoisse suscitée par l’ampleur des questions liées à l’environnement, angoisse dont on peut faire une alliée dans l’action écologique, en passant par l’angoisse du jeune prof devant sa classe, ou celle qui s’exprime dans l’accompagnement des mineurs transgenre et de leurs parents. Et dans le contexte sanitaire que nous traversons, l’angoisse de la mort est étudiée à travers l’enquête menée par Barney Glaser et Anselm Strauss, dont l’ouvrage - intitulé Angoisse et non encore traduit - est une référence dans l’étude sociologique de la mort et des mourants, avec une description en situation des difficultés de l’équipe soignante face à la douleur d’une patiente atteinte d’un cancer en phase terminale.

Le travail des morts

« La petite musique des morts bruisse dans nos vies » résument Anouche Kunth et Clémentine Vidal-Naquet dans l’édito de la dernière livraison de la revue Sensibilités (Anamosa) consacrée à « l’après-vivre » de nos défunts, à tous ces seuils « où les vivants s’entretiennent avec les disparus » : les pratiques vestimentaires du deuil au XIXe siècle, l’hommage aux morts et la minute de silence en milieu scolaire après les attentats de 2015, les tatouages après celui de Manchester en 2017 lors du concert d’Ariana Grande, destinés à collecter des fonds pour les victimes. Le confinement ne prévoyait pas l’autorisation d’assister aux obsèques, et d’innombrables témoignages font état de la difficulté à faire son deuil dans ces conditions. Stéphanie Sauget y voit une raison supplémentaire de discuter la thèse fameuse de Philippe Ariès sur le déni de la mort dans nos sociétés. Le débat avait été initié, entre autres, par Jean-Claude Chamborédon, qui signalait la source de l’auteur des Essais sur l’histoire de la mort du Moyen Âge à nos jours pour la période contemporaine : les travaux de Barney Glaser et Anselm Strauss que je viens de citer. Ils venaient étayer la thèse de Philipe Ariès selon laquelle « le mourant est privé de sa mort », escamotée par ses proches et les médecins craignant une réaction émotionnelle en chaîne. Mais si la personnalisation actuelle des cérémonies funéraires s’éloigne des rituels traditionnels, elle ne témoigne pas pour autant d’un déni de la mort. L’historienne cite l’ouvrage de Thomas Laqueur sur Le Travail des morts et ce qu’il appelle le « nécronominalisme » : depuis la Première Guerre mondiale et surtout avec la Shoah, le soin porté à retrouver et inscrire le nom des morts. Et Georges Didi-Huberman conclut son bel article sur le culte des morts au Mexique et le travail du deuil, le Nachleben, l’après-vivre, en évoquant notre propre survivance à ceux qui nous ont fait « du corps même de leur absence ».

Par Jacques Munier

À lire aussi : Revue Dialogue Familles & Couples (Érès) Familles face à la mort, au handicap et à la maladie grave

L’irruption de la maladie, du handicap, de son pronostic s’inscrit dans l’histoire, la culture du couple, de la fratrie, de la famille restreinte et de la famille élargie.  Chacun, selon son âge, sa position dans la famille, réagit, comprend et éprouve de manière différente cette situation, et la personne atteinte n’est évidemment pas indifférente à ce qu’elle fait vivre à ses proches. Parfois, la famille doit faire face à l’aggravation de la pathologie et au décès de la personne. Les effets traumatiques et leur gestion par le groupe et ses membres dépendront de l’isolement de la famille venant avec la maladie ou lui préexistant et des modalités de soutien propres à chacun. Ce numéro mettra donc le focus sur la vie en famille dans ces situations-là. À partir de l’expérience d’acteurs de terrain du secteur médical, médico-social et de travaux de recherche, il évoquera les processus en jeu et les aides en matière d’accompagnement et d’interventions psychothérapeutiques individuelles et groupales. (Présentation de l'éditeur)

Et notamment : Deuil d’un enfant dans la famille : une prise en charge psychanalytique groupale comme issue possible ? (Sandrine Guilleux-Keller, Karin Aubry)

L’intimité du couple à l’épreuve de la fin de vie : que reste-t-il de nos amours ? Justine Reny

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