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La fin du clivage droite-gauche?

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À moins de trois semaines du premier tour de l’élection présidentielle, 42% des électeurs se disent encore indécis.

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L'Assemblée nationale Crédits : Joël Saget - AFP

Et ce n’est pas faute de candidats… « Défiance politique majorée par les affaires relevant de la probité publique » et « reconfiguration du paysage politique et électoral augmentée d'un brouillage de la bipartition gauche-droite », c’est ainsi qu’Anne Muxel explique dans Le Monde ce pourcentage particulièrement élevé. C’est que bien des choses ont changé : le vote de rejet semble en passe de se substituer au vote d’adhésion et l’on « vote moins selon son groupe social ou selon des logiques d'affiliations collectives qu'à partir d'un ensemble de justifications relevant d'une politisation intime et personnelle. L'ordre des affects pouvant emporter la décision s'est modifié ». La directrice de recherches au CEVIPOF estime que dans ces conditions, le comportement des électeurs intègre « la gestion de l'incertitude », et qu’étant de plus en plus seuls face à leur choix, sa prévisibilité s’en trouve aussi considérablement amoindrie. D’autant que, malgré les apparences et la crise de la représentation politique, le clivage gauche-droite n’a pas disparu, selon Renaud Payre. Dans les mêmes pages Débats & analyses du quotidien il observe que « les notions de droite et de gauche ont été assez malléables au cours des deux derniers siècles ». Et qu’on a fluctué entre une « stratégie mitterrandienne – au premier tour on rassemble son camp, au second, on élargit – et celle de l'outsider Jacques Chirac en 1995 – au premier tour, on tente l'élargissement et au second on rassemble ». Mais c’est toujours en fonction d’un clivage que le politologue estime consubstantiel à la démocratie, laquelle – écrit Paul Ricœur – est « le régime qui accepte ses contradictions au point d'institutionnaliser le conflit ». Voilà pour celui qui s’affiche comme son disciple, car Emmanuel Macron, en opposant les progressistes aux conservateurs, ne donne consistance à aucun véritable nouveau clivage, même s’il s’emploie à dresser un mur face à Marine Le Pen, qui se trouve paradoxalement sur la même ligne : celle de l’effacement du clivage droite-gauche. Otto Kirchheimer, qui savait de quoi il parlait pour avoir fui l’Allemagne nazie, voyait dans l'affaiblissement de la théorie politique et l'avènement de « partis attrape-tout », la principale vulnérabilité de la démocratie. Celle-ci – conclut Renaud Payre – « ne se confond pas avec la seule conquête des suffrages », mais « suppose un gouvernement responsable agissant en vertu du mandat qui lui a été confié et, donc, des engagements – clivants – qui ont été pris ».

Et où vont s’asseoir les députés d’En marche, demande Florence Aubenas ? À droite, à gauche, debout dans le couloir ?

La journaliste et écrivaine, qui vient de finir un article sur la France de Macron, dialogue avec Laurent Chalumeau dans Les Inrockuptibles, et elle fait son miel du sentiment d’incertitude qui se répand. Elle « trouve passionnant que les choses se reconfigurent sous nos yeux ». Et observe comment « les gens sont déstabilisés. Quand ils voient Macron, ils se demandent si c’est de Gaulle ou Cahuzac. » Dans les pages Débats de L’Obs, Pierre Rosanvallon estime que le phénomène d’adhésion autour d’une figure d’outsider « révèle un fait majeur : nous sommes en train de vivre une élection historique de rupture démocratique » : l’affaissement des partis traditionnels traduit « la disparition d’une démocratie de représentation où le parti politique répondait à une demande sociale, où il était l’image résumée d’un groupe social, d’un ensemble d’opinions ». On la voit s’effacer « au profit d’une démocratie d’identification radicalement différente » : « le FN n’est pas un parti mais le comité de soutien de la famille Le Pen, Mélenchon ne se présente plus comme la tête d’un mouvement, le Front de gauche, mais comme un leader qui fait une offre au pays sous la bannière de l’insoumission. Le cas d’Emmanuel Macron est encore plus révélateur : le mouvement En marche ! est celui de ceux qui adhèrent à sa personne. » Et dans la rhétorique anti-système, le professeur au Collège de France voit l’illustration parfaite de la différence entre la position et la posture. « Dans un temps où nous sommes confrontés à beaucoup d’incertitudes, la puissance des idées négatives, celles du refus et du rejet, s’impose. La démocratie s’appuie désormais plus sur les émotions et les croyances que sur les idées. »

Les éditions Allia rééditent la grande enquête dirigée par Theodor Adorno sur la personnalité autoritaire

Et le moment est bien choisi… Cette enquête de psychologie sociale s’emploie à décrire les configurations mentales et sociologiques qui favorisent le développement des idées anti-démocratiques et des préjugés racistes. Le chapitre sur la personnalité excentrique est d’une troublante actualité, c’est le portrait craché de Donald Trump : un individu poussé à l’isolement et emphatiquement opposé à la réalité extérieure. Hautement projectif et suspicieux, voire paranoïaque, son intériorité est sa « possession la plus chère ». En construisant une « pseudo-réalité » à base de préjugés, son agressivité peut se déployer sans violer ouvertement le principe de réalité.

Par Jacques Munier

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