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La force d'une image

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Aylan
Aylan

Emportée par l’onde de choc d’une image d’enfant noyé, échoué sur une plage de Turquie, sa petite face plantée dans le sable, la presse dans le monde et aujourd’hui en France, s’emploie à combler le silence absolu qui en émane en multipliant les appels à la conscience universelle. Cette icône inverse, littéralement renversante, des joies de la plage pour un enfant né dans la guerre et qui ne les aura connues que sous la forme du naufrage, tous ceux qui suivent au jour le jour depuis le début l’insoutenable feuilleton de cette montée aux extrêmes de barbaries opposées mais convergentes s’abattant sur les populations civiles (le clan Assad versus Daech) tous ceux-là l’ont reçue comme une ultime déflagration. Devant un enfant qui meurt, La Nausée ne fait pas le poids affirmait Sartre. Que vaut le temple de Baal, détruit dans la cité antique de Palmyre face à cette tragédie minuscule et muette ?

Dans les pages Débats du Figaro, la réflexion tente de s’organiser.

Chantal Delsol, après avoir admis que « l’émotion devant la réalité terrible engendre l’indignation, source de la vie morale », se livre à l’exercice d’une revue de presse internationale dans un registre qui ne lui est pourtant guère familier, soulignant par là l’étendue de la conflagration. « Les médias européens, dans leur grande majorité – écrit-elle – voudraient des gouvernements qui ouvrent les frontières sans restriction. C’est pourquoi en ce moment s’offrent à nous prioritairement deux images : celle de l’enfant mort, image de la victime absolue, et celle du mur hongrois, image du Mal absolu. »

« Mais la question que doivent se poser les gouvernants européens – poursuit-elle – est certainement celle-ci : où se trouve l’équilibre entre l’exigence morale de l’accueil des réfugiés, et l’exigence politique de protection des sociétés européennes ? Les médias voudraient nous faire croire, la photo de ce pauvre enfant à la main, que la question politique s’est évanouie devant la question morale. » Relevant qu’aucune société constituée ne peut se soustraire à la question politique, Chantal Delsol reconnaît cependant qu’il faut parer au plus pressé et « accueillir ceux qui frappent à nos portes et sont en train de mourir sur les plages » mais en même temps – je cite « rétablir une politique étrangère raisonnable et courageuse afin d’éviter la continuation ininterrompue de cette vague migratoire », et « s’interroger sur la capacité des gendarmes du monde que nous sommes à faire régner un ordre juste. Plutôt que de dire que nous n’avons pas de conscience morale, dire que nous avons manqué à la politique. »

Dans ces mêmes pages Débats du Figaro , Pascal Bruckner rappelle que la famille du petit Aylan avait fui Kobané occupée pendant des mois par l’Etat Islamique avant d’être libérée par les Kurdes « Quand M. Erdogan accuse l’Europe de transformer la Méditerranée en cimetière – s’insurge-t-il – nous devrions lui répondre de commencer à balayer devant sa porte. Il est l’un des parrains officiels de Daech. Lui et son armée ont assisté passivement au martyre de Kobané. » Et il retourne contre cette accusation du pouvoir turc les cas de milliers de migrants sauvés en mer par nos marines, tout en déplorant que l’humanitaire soit « trop souvent le masque d’une politique absente ».

La photo du petit Aylan est à la une du Monde

Le Monde dont les pages Débats évoquent notamment, au cœur de cette odyssée, la frontière gréco-turque « l'obstacle le plus mortifère ». « La Grèce peut mieux traiter les migrants - affirme Pierre Sintès - qui rappelle qu’« au cours de son histoire récente, ce pays a reçu de nombreux migrants au point qu'elle aurait pu construire une pragmatique de l'accueil bien différente ». « Mais – ajoute le géographe spécialiste des Balkans - les effets de la crise ont plombé l'économie et les migrants en sont les victimes collatérales, expliquant la faiblesse des moyens mais aussi de volonté politique, malgré le changement de ton notable du gouvernement Syriza à ce sujet. » Et dans Les Echos , Roger-Pol Droit estime que le clivage entre ceux qui veulent tendre les bras et ceux qui préfèrent fermer leur porte traverse chacun d’entre nous. Autant le reconnaître – préconise-t-il – si l’on veut envisager des solutions.

Jacques Munier

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