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La fracture territoriale

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À retrouver dans l'émission

Remédier aux fractures territoriales sera le chantier prioritaire de Richard Ferrand, nommé hier ministre de la cohésion des territoires.

Et l’on sait que c’est un des problèmes majeurs du pays, celui notamment qui nourrit le vote FN. Dans Le Monde.fr, Isabelle Rey-Lefebvre résume ainsi la tâche : revitaliser « les centres-villes en voie de désertification, rénovation des banlieues, créer un « choc de construction » dans les zones tendues, quitte à bousculer les élus locaux ». Plusieurs leviers sont évoqués, et notamment des négociations avec Action logement, l’ancien 1 % patronal, qui récolte auprès des entreprises une manne de 1,8 milliard d’euros par an, de manière à mettre une partie de ce pactole au service du logement des jeunes. Action logement est aussi l’un des principaux financeurs de la rénovation urbaine et devrait être mis à contribution dans la politique de la ville. Dans les pages débats & analyses du quotidien, trois sociologues montrent comment, à force de voir le lien social et les infrastructures s'effondrer, nombre de ruraux se réfugient dans la seule identité disponible : " être français ". Willy Pelletier, Emmanuel Pierru et Sébastien Vignon rappellent que « dans les villages de la Somme ou de l'Aisne, il n'y a plus, bien souvent, ni bureau de poste, ni médecin, ni infirmière, ni pharmacie, quasiment plus de bistrots, mais des magasins clos, des classes d'écoles primaires et des églises qui ferment ». Pas davantage d’emplois, « les jeunes s'enfuient dès qu'ils le peuvent ». Le constat est, hélas, connu mais les trois sociologues ajoutent un détail nouveau : la cœxistence de ces ruraux abandonnés « avec de nouveaux arrivants néo-ruraux mieux lotis : des cadres ou techniciens fuyant les villes, qui rachètent des pavillons ou des bâtiments de ferme pour leur " caractère " et leur prix ». Selon les sociologues, « le vote FN se nourrit aussi de cette proximité sociale neuve et du désenclavement culturel dans des interactions qui dévalorisent ». Ne sachant trop comment les maîtriser, " les gens d'ici " adoptent des « stratégies d'évitement des nouveaux résidents. Le " on est chez nous " exprime haut et fort cette insécurité ». Dans les pages Champs libres du Figaro, Pierre Vermeren analyse la nouvelle sociologie urbaine et ses conséquences électorales : « Giscard d’Estaing rêvait de rassembler deux Français sur trois. À Paris, Nantes et Bordeaux, Macron a fait mieux au deuxième tour : il a fédéré près de neuf votants sur dix ! Rarement un vote de classes a été aussi cristallin. » C’est que la rénovation de ces métropoles a complètement modifié leur composition sociale. « À Bordeaux, Chaban-Delmas avait préparé l’embourgeoisement en incorporant la riche commune de Caudéran, puis en rasant le quartier populaire de Mériadeck, dont la population immigrée et ouvrière fut transférée rive droite, hors la ville. » Même chose à Paris mais là, malgré la délocalisation des usines puis des Halles dans les années 1960, « les classes populaires urbaines, fruits de siècles d’exode rural, peuplaient toujours de vastes quartiers » à la fin du siècle dernier. « Artisans et petits fonctionnaires résidaient près de leur travail. Retraités, employés et petits commerçants peuplaient encore la ville. De tout cela, il ne reste rien. » La rénovation a fait grimper le prix des loyers, multipliés par trois à Bordeaux ou à Paris. Les transports accentuent les inégalités entre des centres gentrifiés hyperconnectés avec l’Europe et le monde, et des périphéries isolées et mal desservies. Le chantier du nouveau ministre de la cohésion des territoires s’annonce à la fois crucial et herculéen… Dans leur chronique de L’Humanité sur le poids des mots, Francis Combes et Patricia Latour déplorent la valse des étiquettes sur les départements, avec des noms de marque comme Alpes IsHere en Isère, du gaulois Isar – le fer – ou Isara – l’impétueuse, référence au débit capricieux de la rivière. Une France en solde dont les terroirs sont dévolus au marketing.

Gros plan sur le petit monde des « travailleuses fantômes » avec le livre de Karen Messing sur les conditions de travail des caissières, femmes de ménage ou serveuses

Anne Crignon a lu pour L’Obs cette épopée minuscule et quotidienne, publiée aux Editions Ecosociété sous le titre Les souffrances invisibles. L’ergonome a notamment enquêté auprès de toutes les invisibles qui rangent, trient, nettoient, frottent, récurent, astiquent ou désinfectent. Un travail colossal qu’on ne remarque en général que lorsque c’est mal fait. « Gare de l’Est, des femmes d’Afrique du Nord font le ménage dans les trains. Karen Messing suit l’une d’entre elles, Nina, qui nettoie 200 toilettes chaque jour et court d’un quai à l’autre parcourant ainsi quotidiennement 24 kilomètres en moyenne. Pour gagner du temps, elle lave le sol en faisant glisser un chiffon savonneux sous ses pieds tandis qu’elle frotte le lavabo et le miroir, exécutant ainsi ce qu’elle appelle sa danse. » En milieu hospitalier, la spécialiste de la santé des femmes observe « les familles qui offrent des cadeaux aux infirmières en oubliant que la femme de ménage, avec son chariot plein de produits toxiques, a passé bien plus de temps dans la chambre ».

Par Jacques Munier

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