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« La France s’ennuie »

5 min
À retrouver dans l'émission

La Quinzaine littéraire consacre un dossier au thème singulier et paradoxal de l’ennui.

Singulier, c’est l’adjectif – et le nombre – qui conviennent le mieux à cette disposition d’esprit, car au pluriel le sens change complètement, et même curieusement s’inverse. Quand on a des ennuis, on n’a pas le temps de s’ennuyer. Et l’ennui est en général une passion solitaire, même si elle peut être contagieuse, et réciproque, en société : on s’ennuie avec ceux que l’on ennuie, observait La Rochefoucauld. L’étymologie du mot est aussi fluctuante qu’incertaine, comme le montre Littré, qui penche pour le latin après avoir examiné différentes hypothèses, dont la provençale ou la basque. Le mot à l’origine douteuse viendrait d’in odio : est mihi in odio, cela m’ennuie, et il renvoie donc, avant la lettre freudienne, à la haine de soi... Thierry Illouz évoque la fortune littéraire de l’ennui. Là aussi l’indécision et le paradoxe règnent. Baudelaire dans Spleen : « Rien n’égale en longueur les boiteuses journées, Quand sous les lourds flocons des neigeuses années / L’ennui, fruit de la morne incuriosité, Prend les proportions de l’immortalité » Un ennui sidéral, basculant dans l’éternel en phase terminale. Ailleurs, Baudelaire raconte la jeunesse du poème comme il lui vient : « C’est une espèce d’énergie qui jaillit de l’ennui et de la rêverie ». Ennui et rêverie, ces deux-là vont souvent de pair, pour le meilleur et pour le pire mais toujours en mode délivrance. Autre exemple de singularité dans l’expression : « je m’ennuie de toi », qui est l’exact contraire de « je m’ennuie avec toi »…Sinon, l’ennui a inspiré aux écrivains de sublimes métaphores. Flaubert à propos de la Bovary, qui s’ennuyait ferme : « sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l’ombre, à tous les coins de son cœur ». Plus près de nous, Christian Bobin, au milieu de nulle part, traverse « avec ennui un courant d’air… de vitres et de pavés ».

C’est que trop souvent l’ennui nous met aux prises avec le vain sentiment de la durée

Là aussi l’affaire est ambiguë. À ce sujet, l’inévitable Cioran insiste sur « le passage pur du temps, le temps nu, réduit à une essence d’écoulement, sans la discontinuité des instants ». S’il est vrai que nous sommes des animaux métaphysiques, alors l’ennui serait une forme supérieure d’être-au-monde, et la conscience du temps, comme chez Kant, une forme radicale de notre sensibilité. Franck Colotte rend compte dans La Quinzaine de la dernière livraison d’une revue roumaine francophone éditée par Garnier : Alkemie, entièrement consacrée à l’ennui. On peut y lire un commentaire de l’éloge de Leopardi, qui le qualifie de « sublime » car il parvient à « transcender la durée ». On revient à l’immortalité de Baudelaire. Dans la revue, il est aussi question du potentiel de résistance, par la pratique de l’ennui volontaire, à l’impératif de consommation rapide, des objets, de nous-mêmes et des autres, et de la « suspension du désir » qu’il induit. C’est la particule élémentaire drainée par le cours tortueux et lent de l’ennui. Et c’est ainsi qu’il peut « devenir l’exercice d’une liberté ».

« Quand vous êtes passionné le shopping vous ennuie » estime Gilles Lipovetski dans le dossier la revue Projet sur l’accélération comme mode de vie

« Je suis débordé, donc je suis ? » titre cette nouvelle livraison. Et si en croyant gagner du temps avec les objets modernes de connexion et de consommation instantanée, nous étions tout simplement en train de perdre le nôtre propre ? La question n’est pas neuve mais elle se pose avec une acuité renouvelée. Schopenhauer décrivait déjà la cohorte de ceux, « toujours concernés par le remplissage de leur bourse, mais jamais de leur tête, pour lesquels leur richesse même devient une punition, les livrant aux mains d'un ennui torturant. Pour y échapper, ils s'agitent en tous sens, et voyagent ici, là, et partout. Pas plus tôt arrivés quelque part, ils s'enquièrent tout de suite avec inquiétude des amusements et des clubs, comme un pauvre s'enquiert des possibilités d'assistance ; car le besoin et l'ennui sont les deux pôles de la vie humaine. » La passion consumériste, qui met ces deux pôles en tension, est une maladie infantile qui se développe dès l’adolescence. C’est le sujet du dossier de la revue enfances & psy. Qui exalte notamment les vertus de l’attente, où se mêlent les dimensions du temps vécu et du désir. Une expérience fondatrice qu’il faut cultiver, développer dès l’enfance. Walter Benjamin, qui savait parler aux enfants, même à la radio, affirmait dans Le conteur que « l’ennui est un oiseau de rêve qui couve l’œuf de l’expérience ». Lorsque Pierre Viansson-Ponté publiait en mars 68 dans Le Monde son édito La France s’ennuie, il semblait pressentir ce que cet ennui couvait. Comme disait Jose Bergamin : “L'ennui de l'huître produit les perles.”

Par Jacques Munier

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