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La guerre des économistes

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Un débat prend de l’ampleur dans la presse, autour de la charge violente de deux économistes partisans du libéralisme contre ceux qui le mettent en cause.

Dans un livre récent intitulé Le Négationnisme économique, Pierre Cahuc et André Zylberberg dénoncent le « charlatanisme », l’« obscurantisme », la « démagogie » et les « impostures » de certains de leurs collègues, sur un ton qui fait redouter à Daniel Schneidermann dans Libération une « zemmourisation de l’économie ». « Comment rendre sexy une controverse technique sur l’effet de la réduction du temps de travail sur les créations d’emplois ? Pas de problème: zemmourisez! Traitez donc vos contradicteurs de négationnistes économiques. » L’accusation a un relent malsain, sans remonter aux négationnistes faurissoniens des chambres à gaz, le terme s’applique aux climatosceptiques ou aux industriels du tabac qui contestent les travaux scientifiques établissant un lien entre la cigarette et le cancer. Seraient donc négationnistes ceux qui nient le caractère scientifique de l’économie en jetant le doute « sur les vérités les mieux établies » par le « consensus » des économistes. Dans les mêmes pages idées du quotidien, Vittorio de Filippis et Philippe Duroux examinent les arguments des deux économistes « orthodoxes ». Selon eux l’économie est devenue une science expérimentale. « La multiplication des bases de données, la profondeur de champ qu’elles apportent permettent aujourd’hui de valider des hypothèses qui jusque là n’étaient pas vérifiées. Elle ne se contente plus de confronter des points de vue à l’aide de quelques chiffres plus ou moins pertinents ou de faire des simulations à l’aide de modèles mathématiques plus ou moins sophistiqués. » André Orléan, l’un des chefs de file des Économistes atterrés, particulièrement visés par le pamphlet ne remet pas en cause l’expérimentation en économie. « Elle est un outil parmi d’autres qui peut aider à mieux appréhender les conséquences d'une nouvelle mesure. Mais ce n’est pas l’outil miracle. L’expérimentation est particulière, elle est locale, et de ce fait ne peut pas conduire à une généralisation. Ce qui est expérimenté ici, n’est pas forcément valable en un autre lieu, et encore moins transférable à l’ensemble d’une population. Qui peut croire qu’on fera une expérimentation sur les politiques monétaires des banques centrales, des politiques budgétaires ou encore des réglementations financières ? »

A quoi servent les économistes s'ils disent tous la même chose ?

C’est le titre d’un manifeste où les « hétérodoxes » réclamaient d’être mieux représentés à l’université, alors que les « orthodoxes » trustent la grande majorité des postes. Ils suggéraient notamment la création d’une nouvelle section intitulée « Économie et société » au Conseil national des universités. Mais comme le rappellent Hervé Nathan et Bertrand Rothé dans Marianne, « l’intervention de Jean Tirole auprès de Najat Vallaud-Belkacem, criant à « l’obscurantisme » (déjà l’invective) a fait échouer le projet. Les orthodoxes ont gagné la première bataille mais ils sont sur la défensive devant une opinion écœurée par la crise de 2008. » Car les marchés, non seulement n’ont pas réponse à tout, mais leur « main invisible » est devenue indécente. Elle « précipite les entreprises dans le temps court des marchés financiers et ruine leur capacité d’entreprendre », comme l’observe le juriste Alain Supiot dans son dernier livre – La Gouvernance par les nombres. Externalisation et sous-traitance en sont les manifestations les plus visibles, qui poussent les entreprises multinationales à délocaliser tout ou partie de leur production dans des pays ou les protections sociales sont inexistantes et le coût du travail au plus bas, même si des catastrophes comme celle du Rana Plaza au Bangladesh les ont amenées à réviser leur conduite en matière de responsabilité sociale. Rappelons les 1133 victimes et 2000 blessés dont certains handicapés à vie sous l’immeuble effondré d’une entreprise de confection travaillant pour de grandes marques européennes ou américaines.

La page débats de La Croix confronte les positions d’André Zylberberg, l’un des auteurs du Négationnisme économique, et d’Henri Sterdyniak, directeur du département Économie de la mondialisation de l’OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques)

Et leur seul point d’accord réside dans l’utilité du débat… On peut estimer que c’est mal parti avec ce livre qui sent la poudre à canon. Je retiendrai dans les propos d’Henri Sterdyniak que « l’expérimentation prônée par les auteurs du livre Le négationnisme économique occupe une part extrêmement faible dans la recherche économique, car elle s’applique seulement à certains phénomènes. Elle pose aussi la question du caractère généralisable des expériences menées ». Car « d’autres méthodes de travail existent : la modélisation, l’économétrie ou tout simplement le suivi de l’actualité, pour les macro-économistes et les conjoncturistes ».

Par Jacques Munier

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