LE DIRECT
À Biarritz, en soutien à l'enseignement immersif en langue basque, juin 2019

Pour les langues régionales

4 min
À retrouver dans l'émission

De nombreuses manifestations ont eu lieu samedi en Bretagne, à Bastia, Pau ou Bayonne pour défendre l’enseignement des langues régionales après la censure de la loi Molac par le Conseil constitutionnel.

À Biarritz, en soutien à l'enseignement immersif en langue basque, juin 2019
À Biarritz, en soutien à l'enseignement immersif en langue basque, juin 2019 Crédits : I. Gaizka - AFP

Le texte porté par le député du Morbihan Paul Molac (ex-La République en marche, Libertés et Territoires) et visant à promouvoir et protéger les langues régionales a en effet été retoqué par le Conseil constitutionnel sur deux points majeurs : l’enseignement dit "immersif" - c’est-à-dire l’enseignement des matières au programme dans la langue régionale suivie - et l’usage des signes diacritiques comme le tilde (dans le prénom Fañch par exemple) pour les actes d’état civil. Comme le rappelle Benjamin Keltz dans Le Monde, l’institution a été saisie par des parlementaires de la majorité encouragés par le ministre de l’éducation nationale, qui avait établi un parallèle entre l’apprentissage en immersion et le risque de séparatisme, arguant notamment ne pas vouloir "vivre, en France, le phénomène catalan". Le Conseil constitutionnel a validé l’article 6 du projet de loi sur le financement de l’enseignement des langues régionales par les communes. L’enseignement immersif, suivi par quelque 15 000 enfants en France est dispensé depuis des décennies par certaines associations, comme Diwan en Bretagne. Parmi les manifestants et les élus concernés, nombreux sont ceux qui dénonçaient le "centralisme" ou le "jacobinisme" de l’État. "Une langue est un dialecte avec une armée et une flotte", disait le linguiste Max Weinreich. Dans un livre qui vient de paraître chez Anamosa sous le titre Langue, Cécile Canut rappelle comment la langue française s’est imposée jusqu’à devenir un véritable "monument" qui déclenche régulièrement des débats passionnés sur la norme ou le bon usage.

La « langue de la liberté »

Le contexte : les Lumières, la mise en application : la Révolution française. C’est par sa langue que la nation française pouvait s’élever vers l’universel, à la condition d’exclure les langues régionales, ce que l’Abbé Grégoire résumait d’une formule : "éradiquer le patois", lui qui avait lancé - pour la première fois - une grande enquête pour connaître les pratiques linguistiques sur l’ensemble du territoire. Et qui, dans son discours à la Convention en 1794, en dressant le bilan de cette enquête, prônait "dans une République une et indivisible l’usage unique et invariable de la langue de la liberté". Pourtant, le mouvement avait été amorcé au XVIIe siècle, et sous l’Ancien Régime. Pour Vaugelas, le bon usage ne pouvait émerger que de la "plus saine partie de la cour", et lorsque Richelieu fonde l’Académie française en 1635, "faisant de la langue une question d’état", il enjoint à la nouvelle institution de "fixer la langue dans ses plus petits détails", afin de "la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences". Henri Meschonnic, dans son ouvrage sur la langue française, la désigne comme la "langue-soleil". C’est ainsi que "les pratiques langagières d’Île-de-France ont été privilégiées pour des choix phonétiques, lexicaux ou morphologiques", mais avant tout politiques.

Bien loin d’être l’origine de la parole, la langue est une forme particulière érigée politiquement à partir de la multiplicité des formes de parole.

Prendre la parole

"Nous sommes toujours parlés par l’autre", écrit-elle aussi. Sociolinguiste, Cécile Canut a étudié comment certaines langues africaines se réinventent constamment par l’usage. Elle souligne que "c’est au sein de la parole et par le discours que le sens se négocie en permanence". Et elle dénonce le "fantasme de la transparence" qui légitime la volonté normative, fantasme d’une "relation parfaite entre les mots et les choses, entre la langue et la pensée". Prenant l’exemple des parlures populaires, notamment dans les luttes sociales qui sont souvent des moments de grande inventivité, elle défend la "fonction poétique" du langage contre la réification et "l’obturation du sens" imposé par la novlangue et autres langues de bois managériales qui s’emploient à nous conditionner.

Yann Diener poursuit sa série sur nos "prothèses verbales" dans Charlie Hebdo. Il s’est arrêté cette semaine sur le mot "usager", qui remplace désormais le "patient" dans le vocabulaire hospitalier, comme en 2002 dans la loi santé qui parlait de "mettre l’usager au centre du dispositif" : "on avait traduit : le sujet se retrouverait bientôt en périphérie". Aujourd’hui, dans les établissements médico-sociaux, il ne faudrait plus traiter que des données dans le DUI, le dossier de l’usager informatisé. 

Notez qu’il n’est pas question de dossier informatisé de l’usager. C’est bien l’usager qui est informatisé.

Par Jacques Munier

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......