LE DIRECT

La mondialisation en panne ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Les tendances protectionnistes qui s’expriment dans le discours populiste ne seraient pas à l’avantage des puissances économiques où elles sont nées.

C’est ce que pense, parmi tant d’autres, l’économiste Akiko Suwa-Eisenmann, qui estime dans Les Échos que la stratégie protectionniste repose sur deux erreurs : « Les pays n’échangent plus des produits finis, mais des intrants qui passent de part et d’autre de la frontière en cours de fabrication… Dans ces chaînes de valeur internationales, il faut importer pour exporter ». Deuxième erreur : « Le secteur manufacturier aux Etats-Unis représente 20 % de la production et 8 % de l’emploi. » Les effets de l’Alena ou de la concurrence chinoise sur l’emploi américain, s’ils sont négatifs pour une minorité, notamment les travailleurs non qualifiés, restent faibles à l’échelle du pays et bien moindres « que celui de changements structurels comme l’augmentation de la demande pour les services et l’automatisation de la production ». Bref, si « le commerce crée des perdants, tous les perdants ne sont pas dus au commerce ». Par contre le repli protectionniste affectera les consommateurs « par le renchérissement des importations, tandis que les producteurs américains qui utilisent des intrants importés perdront en compétitivité ». Sans compter les représailles de grands pays exportateurs comme la Chine, et la fragilisation du système institutionnel sur lequel s’est construit le commerce mondial depuis plus de vingt ans, en particulier l’équilibre et la stabilité juridique garantis par l’OMC, un système multilatéral où « la politique commerciale des membres est soumise aux règles de non-discrimination et de réciprocité des avantages accordés ».

Est-ce la fin du libre-échange ? se demande Sébastien Jean dans le mensuel Sciences Humaines, qui consacre ce mois-ci un dossier à la mondialisation

« Le coup de frein aux échanges commerciaux depuis la crise ne signe pas un repli global du commerce mondial », estime le directeur du Cepii, le Centre d'Etudes Prospectives et d'Informations Internationales. Après une ère de croissance exceptionnelle, en moyenne deux fois plus rapide que celle des revenus, les échanges ont juste retrouvé un rythme plus normal. Et la stagnation des exportations mondiales en volume ne signifie pas pour autant la fin de la mondialisation. Les mesures protectionnistes prises après la crise financière de 2008 auront finalement eu moins d’impact que le rééquilibrage de l’économie chinoise vers son marché intérieur ou « l’atténuation de la dynamique de spécialisation » du commerce international, les fameuses « chaînes mondiales de valeur » où l’on retrouve les « intrants » destinés à être assemblés en bout de chaîne dans les produits finis. Mais « cette moindre dynamique change la perspective politique sur les avantages du libre-échange », et le commerce n’étant plus synonyme de croissance, « les tensions autour du partage du gâteau sont d’autant plus fortes ». Enfin, les droits de douane restent faibles – moins de 4% en moyenne mondiale – alors que l’essentiel des obstacles réside dans « les contraintes des réglementations techniques et des normes d’environnement, de santé ou d’alimentation ».

La mondialisation s’est également traduite par un mouvement de globalisation des sciences sociales

Alain Caillé et Stéphane Dufoix rappellent dans ce N° de _Sciences Humaines les avancées de l’anthropologie réciproque, de la sociologie globalisée ou de l’histoire connectée. En soulignant que le global en question n’existe que localement, notamment en ethnologie. Un bon exemple en est fourni par la dernière livraison de la revue **Ethnologie française_**, qui s’ouvre au global-local des « gens de commerce ». De La Nouvelle-Orléans aux commerçants de l’est parisien ou aux crémiers-fromagers de France, en passant par les kiosquiers et bouquinistes de Rabat et Casablanca ou les négociantes à la valise des villes sino-mongoles, les différents articles mettent en perspective les dimensions sociales, spatiales ou historiques du commerce de détail, menacé par la grande distribution et le commerce en ligne. Pourtant, si « le nombre de commerces de proximité est en baisse en milieu rural, il est en hausse en milieu urbain », signe de sa contribution essentielle au tissu social et à la réalité citadine. Mohameds’Corner raconte le quotidien du patron mauritanien d’un « magasin du coin » et de ses clients dans un quartier populaire de La Nouvelle Orléans. Les commerçants noirs ayant longtemps été discriminés dans l’accès au crédit, ce sont des « étrangers », Juifs d’Europe de l’Est dans l’entre-deux-guerres, puis Coréens, Libanais, Palestiniens, Maliens ou Mexicains qui ont investi les commerces. Dans ce contexte, les habitants les maintiennent dans le statut d’étrangers, en leur faisant comprendre de diverses manières que ce sont eux les « invités » dans le quartier, et non l’inverse. Et même s’ils peuvent jouer un rôle social en embauchant des gens du coin, ils sont en première ligne lors des émeutes raciales et leurs magasins pillés ou vandalisés, en dépit de leur contribution au lien social.

Par Jacques Munier

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......