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Un monde "commun", celui des cafés

La Nuit des idées

5 min
À retrouver dans l'émission

Un monde commun : c’est le thème retenu pour cette deuxième édition de la Nuit des idées, à laquelle notre chaîne s’est associée.

Un monde "commun", celui des cafés
Un monde "commun", celui des cafés Crédits : René Mattes - AFP

Organisée par l’Institut français, elle a désormais une dimension planétaire, d’où le choix du thème, à égale distance des replis identitaires ou communautaristes et du monde globalisé qui produit l’exclusion. Pour Achille Mbembe, dans Le Monde, ce qui fait « commun », c’est d’abord un héritage dont nous sommes tous également redevables, vis à vis de nos ascendants qui nous ont donné la vie, mais aussi « la langue, les institutions fondamentales, divers héritages et richesses immatérielles, à la fois incalculables et non remboursables, dont nous ne sommes pas les auteurs premiers ». Le legs implique la transmission de l’héritage, à l’opposé de l’attitude moderne dénoncée par Peter Sloterdijk dans son dernier livre Après nous le déluge, qui fustige la dissolution du lien généalogique. On tue le père pour se couronner soi-même : « maintenant, c’est le descendant qui choisit son ancêtre ». Gabriel Tarde « a été le premier sociologue à avoir reconnu dans la victoire inéluctable de la mode sur les mœurs la caractéristique la plus forte de la dynamique contemporaine de la civilisation ». Dès lors « l’imitation dominante du nouveau provoque la déchéance rapide de ce qu’on appelait l’héritage culturel – soit l’imitation garantie par la suite des générations », laquelle laisse place désormais au mimétisme endogène d’une seule et même génération, une culture où les adolescents ne se reconnaissent plus que dans les modèles et les idoles de leur âge. Barbara Cassin, quant à elle, dans ces pages débats du Monde, voit dans la diversité des langues une ressource paradoxale pour fabriquer du « commun » dans le creuset miraculeux de la traduction, « un excellent modèle de savoir-faire avec les différences. Le monde commun qu'elle produit ne va pas plus de soi que la démocratie. Mais il est sans doute le moins mauvais des mondes, et Arendt en loue la " chancelante équivocité ". Une sorte de contre-imaginaire à ce monde d'identité qui fait de la Méditerranée un cimetière. »

Dans La Croix la romancière mauricienne Nathacha Appanah évoque son choix d’écrire en français, « la langue dans laquelle naissent les histoires ».

Ils ne sont pas nombreux ces écrivains de langue française qui ont choisi de garder par devers eux leur langue d’origine, en l’occurrence le créole, se faisant ainsi les traducteurs de leur propre identité linguistique. Pour l’auteure de Tropique de la violence, les histoires nées dans notre langue commune, transmettent aux personnages « la diversité de cette langue pour révéler son pouvoir émancipateur ou assujettissant, sa sournoiserie ou son éclat ; au sein des livres, le français devient sentiment, chair. Se transforme en quelque chose de vivant et de palpitant comme la peau du cœur. » La langue, l’héritage, la conversation, la démocratie en acte : l’helléniste Barbara Cassin remonte loin dans le temps pour identifier un autre modèle du « commun » : Aristote, dans ses Politiques, qui oppose à son maître Platon une conception de la cité « comme un repas collectif, un pique-nique où chacun apporte ce qu'il a ».

Aujourd’hui c’est aussi au café que s’échangent paroles et opinions

D’où l’hommage que leur rend l’écrivain albanais Ismaïl Kadaré dans son dernier livre, publié chez Fayard sous le titre Matinées au Café Rostand. Dans l’entretien qu’il a donné à L’Express, il célèbre ces « lieux dévolus à l’échange libre des idées », que l’une des obsessions du pouvoir stalinien était d’étouffer dans son pays. L’anthropologue Marc Augé a écrit un beau livre sur ces lieux à la sociabilité particulière*, faite de relations superficielles et juste esquissées, désignées comme des « relations de surface », esquivant la profondeur ou l’attachement. Des lieux où trouver un peu de compagnie, même anonyme, tout en conservant son quant-à-soi. Ou bien encore pour s’isoler à une table au milieu des gens. Le dispositif spatial du café est parfaitement adapté à ce type de liens souples, avec son comptoir comme un havre et un pôle, l’agencement des salles et la disposition des tables qui forment « un espace tout en seuils et en transitions, qui n’accapare ni n’exclut personne ». Qu’on cherche un coin pour travailler ou réfléchir, ou bien un contact humain, ou encore l’anonymat d’un lieu public pour une première rencontre amoureuse, le café se prête à toutes les combinaisons, et déclinaisons d’une « présence-absence modulable » de tous ceux qui souhaitent « se sentir chez eux et ailleurs, accueillis et ignorés ». Une version affable, respectueuse et polyvalente du « commun », à l’occasion créatrice : combien de mouvements littéraires, de cénacles poétiques, de groupes d’avant-garde se sont-ils formés, réunis, déchirés dans les troquets ? Aragon donne l’une des clés de cet engouement dans Le Mauvais Plaisant : « Il passe plus de femmes dans les cafés que n’importe où, et j’ai besoin de l’éventail des robes dans le long chemin de mes yeux. »

Par Jacques Munier

* Éloge du bistrot parisien, Paris, Payot & Rivages, 2015

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