LE DIRECT

La police dans la cité

5 min
À retrouver dans l'émission

Le projet de loi sécurité publique qui modifie les règles de la légitime défense pour les policiers est discuté au Parlement dans l’indifférence générale.

Adopté en première lecture au Sénat, il était voté à l’Assemblée nationale le 8 février par seulement 15 députés PS, LR et FN présents dans l’hémicycle, seuls les élus du Front de gauche s’étant abstenus. Il devrait être définitivement adopté à la fin du mois. Dénoncé par les avocats, les magistrats et les associations comme la Ligue des Droits de l’Homme, qui y voient un permis de tuer, le texte prévoit notamment d'aligner les règles de l'usage des armes des policiers sur celles de la gendarmerie. Et de durcir les peines pour outrage aux forces de l’ordre. Le projet de loi avait été conçu au lendemain de l’agression de policiers à Viry-Châtillon, et dans le contexte des manifestations de cet automne. Mais pour Jacques Attali, dans L’Express, « ce texte ne devrait pas être voté sans un vrai débat de fond sur les relations entre la police et les citoyens ». Ainsi que sur la formation nécessaire des fonctionnaires à ces nouveaux usages – ce dont le projet ne dit rien – afin d’éviter les dérapages. Car « les policiers seront seuls juges des circonstances les autorisant à tirer, et à tuer, bien au-delà de la légitime défense contre des tueurs en action ». Et par exemple « lorsqu’une personne cherche à échapper à leur garde et qu’elle présente une menace »… L’hebdomadaire évoque aussi la figure du « Maire courage » d’Aulnay-sous-Bois, ancien officier de police et secrétaire général du syndicat Synergie-Officiers. Bruno Beschizza n’avait pas hésité à condamner la violente interpellation de Theo, dès la publication du communiqué médical sur son état de santé et « la glaçante précision anatomique ». Ses interventions répétées, ainsi que l’appel au calme de la victime, ont sans doute évité que les débordements constatés ne dégénèrent en émeutes durables dans sa ville.

La question d’un débat national sur les relations entre la police et les citoyens, notamment dans les quartiers populaires, reste posée

Dans La Quinzaine littéraire Yaël Benayoun rend compte du livre de Sebastian Roché publié chez Grasset sous le titre De la police en démocratie. Le criminologue a dirigé avec Dietrich Oberwittler l'enquête POLIS qui mesure la confiance entre police et minorités chez les adolescents de deux villes françaises et deux villes allemandes. II a également été chargé du volet français de l’enquête Euro-Justis sur la perception de la police et de son activité par la population. Autant dire que la comparaison n’est pas à notre avantage. « Que ce soit en termes de confiance, de satisfaction ou de qualité, la France apparaît bien souvent en bas de l’échelle. » En cause : des travers lourds de conséquences : « corruption, abus de pouvoir, discriminations ethniques, voire racisme… » Sur les contrôles au faciès nous sommes champions, alors qu’en Allemagne « les forces de police ne contrôlent pas plus les adolescents d’origine turque – la plus importante minorité du pays – que les adolescents d’origine allemande ». C’est que chez nous, « les contrôles d’identité servent principalement à affirmer la supériorité hiérarchique et l’autorité des forces de l’ordre », résume Yaël Benayoun, en citant Sebastian Roché : « les agents sont la loi de l’État, et ils veulent que les regards se baissent et que les bouches se ferment ». C’est ainsi que les contrôles d’identité sont devenus dans les quartiers populaires une technique de harcèlement puisque les policiers contrôlent le plus souvent des gens dont ils connaissent l'identité. Il s’agit alors de justifier une palpation et une fouille dont le caractère humiliant et récurrent engendre un sentiment légitime de persécution qui enclenche la spirale de la confrontation. D’où le fait que les poursuites pour outrage et rébellion ont été multipliées par cinq depuis les années 1990, à cause principalement d'un durcissement délibéré de la réaction policière aux incidents. Rien de tel au Danemark, dont la police est l’une des plus appréciées d’Europe. Il est vrai que le premier cours de sa formation s’intitule « Construire une relation de confiance avec la population ».

Il y a donc un élément non seulement politique mais culturel dans la conception du rôle de la police

Lequel est facile à instrumentaliser. C’est ce que montre sur l’exemple américain Diane Bénédic-Meyer dans la dernière livraison de la revue Crime, Histoire & Sociétés (Droz). La politique pénale a été le cheval de bataille de l’aile des conservateurs pour conquérir le Parti républicain. Conçue comme « une guerre culturelle », la lutte contre la délinquance a instrumenté « la droitisation quasi ininterrompue » de ce parti. L’ultraconservateur Pat Buchanan, conseiller des présidents Nixon, Ford et Reagan, en a fait clairement le fer de lance de sa lutte contre les démocrates, accusés de laxisme et de défaitisme moral. Des arguments qu’il enrobait dans un discours populiste, où le travailleur des classes moyennes était la victime des élites dispendieuses de gauche… Qui disait que l’histoire se répète comme une farce ?

Par Jacques Munier

L'équipe
Production
À venir dans ... secondes ...par......