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Mask and garland frieze, Portico of Tiberius, Aphrodisias, Aydin

La politique au divan

5 min
À retrouver dans l'émission

De grands psychiatres américains ont constitué une association de lanceurs d’alerte baptisée « Duty to warn », pour réclamer un examen clinique du président Trump.

Mask and garland frieze, Portico of Tiberius, Aphrodisias, Aydin
Mask and garland frieze, Portico of Tiberius, Aphrodisias, Aydin Crédits : MANUEL COHEN / MCOHEN - AFP

Ils estiment que leur diagnostic de « narcissisme malfaisant » pourrait justifier le déclenchement du 25e amendement de la Constitution qui prévoit la destitution d'un président « inapte à exercer ses fonctions ». La politique au regard des psys : l’affaire n’est pas nouvelle mais elle prend de l’ampleur. Elle fait l’objet du dossier de La Quinzaine littéraire, qui s’inquiète notamment de la montée en puissance du thème de l’identité. Annie Franck l’analyse comme un succédané du désir d’aliénation : fantasmer une « communauté de destin » sous la conduite « d’un chef ou d’un gourou, d’une idéologie qui répondrait de tout ». Et Michel Juffé se demande pourquoi l’avidité des politiques choque davantage que celle des capitalistes. C’est que ceux-ci produisent de la richesse en réinvestissant dans l’activité économique, alors que l’avidité des politiques, en principe garants du bien commun, ne sert qu’à se reproduire elle-même. Winnicott estimait que l’avidité est « une forme primitive de l’amour », proche de ce que Freud désignait comme le « narcissisme primaire ». Et Mélanie Klein, qu’elle « cherche essentiellement à vider, à épuiser ou à dévorer le sein maternel ». Pulsions et passions se retrouvent au cœur du politique. « Les affects sont la matière même du social, et plus particulièrement, ils sont l’étoffe de la politique » affirme Frédéric Lordon dans un ouvrage récent publié au Seuil sous le titre Les affects de la politique, qui développe une lecture spinoziste des émotions. « Il n’est pas d’idée qui serait active en nous si elle n’était liée à des affects », écrit-il. Dans la dernière livraison de la revue Projet, Yves Sintomer critique le néo-kantisme d’Habermas, qui fait abstraction des rapports de force et du rôle des passions en politique, en privilégiant la délibération rationnelle pour aboutir à la meilleure décision possible. Le politologue estime « qu’il n’y a pas de politique sans élément de rêve, sans passion » et que « si l’on reprend l’idée qu’il peut y en avoir des joyeuses et des tristes, comme le disait Spinoza, l’Europe a semblé être, à un moment, une passion joyeuse. Qu’est-ce qui peut remplacer cette passion aujourd’hui ? » demande-t-il. Reste que la soif d’émotions est souvent l’indice d’un manque d’idéal…

Pour le meilleur et pour le pire nous devons donc faire avec les passions en politique, autant savoir les reconnaître et les identifier

C’est tout l’objet de la sociologie des émotions, qui se développe chez nos voisins anglo-saxons, et dont Julien Bernard fait un bilan détaillé qui dépasse le seul domaine de la politique en abordant celui des relations sociales, familiales, de couple ou dans le travail. Le titre de son livre, publié chez Métailié : La concurrence des sentiments, car ils produisent à la fois du lien et du clivage. Habituellement dévolu à la psychologie, le domaine des émotions est investi par les neurosciences, qui établissent son rapport direct aux perceptions et réactions sensibles de notre corps. Une « mémoire affective », située dans le système limbique, à une profondeur que l’homme partage avec les animaux, engrange le lien entre des affects et leur objet : la peur du prédateur potentiel, par exemple, la beauté apaisante du paysage ou le désir du sein maternel. Un « deuxième cerveau », plus diffus dans l’organisme – le tronc cérébral, régulant la respiration, le métabolisme et les réflexes – serait le véritable siège des émotions. Tous deux sont chapeautés par le néo-cortex, lieu de la réflexion, de l’anticipation et de la résolution des problèmes, mais aussi de l’imagination… Comment faire la part des choses ? De la nature animale, corporelle ou rationnelle des émotions ? D’autant que s’ajoutent à cela les influences culturelles. On n’a pas peur des mêmes choses au Moyen Âge ou aujourd’hui. Et la vergogne, soit « la honte de la honte » ne subsiste plus de nos jours dans le langage que par défaut : « sans vergogne ». Le langage est lui-même à la fois un marqueur et un producteur de sens. « Il y a des gens – disait La Rochefoucauld – qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient entendu parler de l’amour ». Erving Goffman, le sociologue des interactions sociales, a tenté une analyse « syntaxique » des émotions, qui « fonctionnent comme autant de mouvements et s’ajustent si précisément à la logique du jeu rituel de l’interaction ». Le regard, inquiet ou curieux que se portent deux passants qui se croisent sur un trottoir en dit souvent plus long que les salamalecs des convives à un cocktail mondain, montre-t-il dans La mise en scène de la vie quotidienne.

Une nouvelle revue aborde l’histoire et les faits sociaux sous cet angle. Son titre est tout un programme : Sensibilités

Sa deuxième livraison est consacrée aux sens de la maison, « pétris d’affects, de symboles et de traditions ». Du seuil au grenier en passant par la distribution des pièces et leurs usages, elle esquisse les éléments d’une « science sociale de l’espace domestique ». Avec des contributions substantielles : Augustin Berque sur « La maison délicieuse », Alban Bensa et François Pouillon sur le fameux article de Bourdieu sur la maison kabyle, une lecture critique...

Par Jacques Munier

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