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Le débat du 2ème tour, 03/05/2017

La politique à la télé

5 min
À retrouver dans l'émission

Le duel télévisé d’hier, au-delà des performances des protagonistes, est l’occasion de poser la question du rôle de la télévision en politique.

Le débat du 2ème tour, 03/05/2017
Le débat du 2ème tour, 03/05/2017 Crédits : Eric Feferberg - AFP

C’est le dossier que traite en détail la dernière livraison de la revue Télévision (CNRS Editions). S’il est vrai que les réseaux sociaux sont venus se conjuguer à l’influence du média dominant, celui-ci a conservé tout son pouvoir, comme l’indiquent les fortes audiences des grands débats qui ont ponctué la campagne présidentielle. Et notamment pour tous « ceux qui consomment le moins de contenus médiatiques et s’avèrent souvent les moins intéressés par la politique », comme le relèvent les coordinateurs du dossier Pierre Leroux et Philippe Riutort. Mac Luhan l’avait montré : par le moyen de l’image, la télévision est un discours qui construit sa propre version de la réalité. C’est à cet aspect de discours construit, et à sa narrativité propre, que s’attachent les analyses de Thierry Devars, qui prend en compte ses évolutions les plus récentes, avec l’essor des chaînes d’info en continu. L’injonction de « priorité au direct » d’une « rhétorique de l’authenticité » qui vise à masquer les aspects techniques et éditoriaux d’une « coproduction de l’événement », ce que François Jost appelle « le spectacle de la médiatisation zéro », réduite « au travail de l’œil (cadrage, mouvement de caméra) – la réalité restreinte à son point de vue humain » place le téléspectateur dans la position privilégiée du témoin et stimulent sa « pulsion scopique ». Alertes infos, éditions spéciales et duplex, toute une panoplie d’outils assignent à l’actualité le statut d’événement et le signalent ainsi à son attention. La mise en scène a son équivalent en matière politique, avec la dramatisation du débat en termes de « compétition », ou – comme on a pu le voir dans les annonces du débat d’hier – de duel, voire de pugilat. Avec également la personnalisation des enjeux, quand ceux-ci sont en principe politiques. Cette mutation orchestrée sous nos yeux, qui vise à rompre avec le « cadre journalistique » classique de l’information politique, a pour effet de substituer au modèle de l’argumentation rationnelle celui d’un « dispositif narratif », le storytelling, où le téléspectateur trouve à s’identifier aux acteurs par le biais de figures et de représentations qui contribuent à « faire sens » pour lui. La recherche du pouvoir devient la quête du Graal, avec ses épreuves, ses retournements de situation et son dénouement.

Si l’on resserre la focale sur cet aspect narratif, on tombe sur le pouvoir des mots

Cécile Alduy a longuement exploré le lexique qui a servi à la dédiabolisation du FN entreprise par Marine Le Pen. Aujourd’hui, elle analyse la campagne de la candidate d’extrême-droite sous cet angle dans l’hebdomadaire Le un, tout en prêtant attention à son positionnement médiatique. « En janvier 2016 – observe-t-elle – elle a opté pour deux choix stratégiques : la diète médiatique, et le slogan La France apaisée. C’était une gageure car le discours du FN met en scène une société au bord de la guerre civile, un programme qui oppose des catégories de Français les unes aux autres ». Traduisons donc : « la France apaisée veut dire en réalité une France pacifiée, remise en ordre par la force », dans un sens quasi colonial et de contre-insurrection. « Mais ça sonnait bien… On a lissé son image : sur son blog, elle se montrait avec des chats, des fleurs, des géraniums… Et le silence lui a permis de ne pas prêter le flanc à la critique. C’est seulement en janvier 2017 qu’elle a lancé sa campagne en reprenant ses thèmes traditionnels ». La sémiologue rappelle son « déficit d’image » par rapport aux autres candidats. Elle reste la personnalité la plus clivante malgré les scores du FN dans les urnes. « Selon le tableau de bord politique Ifop-Fiducial de mai 2016, 69 % des Français consultés avaient une mauvaise opinion d’elle, dont 46 % une « très mauvaise opinion », un record absolu sur l’ensemble de la classe politique. Et selon une enquête de mai 2014 pour Le Parisien l’immense majorité des sondés la trouvaient agressive (71 %) démagogique (67 %) et raciste (60 %). Enfin, 56 % considéraient que le FN était un danger pour la démocratie selon le baromètre de confiance TNS Sofres de février 2016. Aucun autre parti n’atteint un tel niveau de rejet. » Mais « Il suffit à Marine Le Pen d’appuyer sur les mots clés à fibre sociale quand elle est dans un bassin minier, et sur les mots clés à tonalité xénophobe quand elle est dans le Sud de la France pour toucher son auditoire. »

D’où la nécessaire vigilance à cet égard, pour déjouer les pièges posés dans ce qu’on appelle les « éléments de langage »

C’est l’objet du livre de Philippe Blanchet, qui vient de paraître chez Textuel sous le titre Les mots piégés de la politique. Repérer les « nouveaux sens insidieux des nouveaux usages de ces mots qui imposent implicitement des façons de penser, c’est retrouver la liberté d’expression et la confiance en sa propre parole », affirme-t-il. Laïcité, radicalisation, incivilités, communautarisme sont passés au crible. Ce dernier, par exemple est lourdement connoté. Sans autre forme de procès, il distille l’idée d’un obscur projet, de manière à disqualifier d’emblée toute revendication d’égalité des droits et toute protestation contre les discriminations de certaines parties de la population.

Par Jacques Munier

Cécile Alduy : Ce qu'ils disent vraiment Les politiques pris aux mots Seuil 2017

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