LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

La présidentielle franco-américaine

4 min
À retrouver dans l'émission

La coïncidence des élections française et américaine menace de saturer les pages idées de nos quotidiens, et nos esprits avec

Cela dit, ça peut donner lieu à quelques grands moments de littérature engagée : la semaine dernière, c’était Russell Banks dans Libération et aujourd’hui dans Le Monde Jerome Charyn tire le portrait du « bouffon dictatorial » Donald Trump. « Le candidat républicain, bateleur grossier et raciste, a transformé la campagne électorale en carnaval. Et les partisans "blancs moyens" qui le soutiennent illustrent la guerre des classes qui s'empare des Etats-Unis. » L’écrivain se demande « Qui sont ses partisans, ces trolls malveillants émergeant d'on ne sait quel cœur des ténèbres ? Beaucoup d'entre eux n'ont jamais voté auparavant. C'est la raison pour laquelle tous les sondages concernant Trump paraissent schizoïdes et surréels, zigzaguant d'une tendance à une autre. " Hillary la véreuse ", comme il l'appelle, a tenté de faire réagir ces trolls en déclarant, lors d'un dîner de soutien LGBT, que la moitié des soutiens de Trump étaient " racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes – et j'en passe ", qu'on pouvait les mettre "au panier des lamentables ». La presse lui a reproché cette charge mais le « Balzac américain » estime que « son appréciation n'est pas seulement exacte, elle est aussi un peu trop aimable. Trump a invité à la violence et au grabuge tout au long de la campagne. Il a mis au défi les gardes du corps de Mme Clinton de laisser leurs armes au vestiaire. " Prenez-leur leurs pistolets, vous allez voir ce qui va lui arriver. » La majorité des électeurs de Trump sont des misogynes agressifs qui n’aiment que les grosses poitrines – c’est un des critères opposables à Hillary – et ne peuvent imaginer élire une femme quelle qu’elle soit. Dans Les Échos, Elsa Conesa confirme et élargit le propos : alors que la victoire de la candidate démocrate s’avère inéluctable, près de 60 % des Américains disent ne pas l’apprécier. La correspondante du quotidien économique à New York l’explique par les « craintes irrationnelles et viscérales » que suscite la perspective de voir une femme devenir pour la première fois présidente des Etats-Unis. « 42 % des Américains trouvent le pays trop « mou et féminin », a révélé récemment un sondage – rappelle-t-elle. Certes, une écrasante majorité se dit prête à voter pour une femme – 92 %, selon Gallup. Mais le faire est une autre histoire. Et contre elle reviennent « les stéréotypes classiquement associés aux femmes dirigeantes » : « Elle n’est pas honnête, on ne peut pas lui faire confiance ». Conclusion de la journaliste : « Sa victoire fera-t-elle tomber les préjugés ? C’est loin d’être évident. Des chercheurs de Stanford ont montré que les électeurs ayant voté pour Obama ont été ensuite plus enclins à embaucher un candidat blanc qu’un noir… « Avoir soutenu Obama est perçu comme une autorisation, un blanc-seing permettant de tenir des propos critiques sur les Noirs », écrit l’un des auteurs. Plus personne n’ose critiquer le brushing d’Hillary Clinton. Mais il n’est pas exclu que la question réapparaisse après le 8 novembre. »

Il arrive que l’histoire force la main aux électeurs… Dans un tout autre contexte, c’est ce qui s’est produit chez nous après le 21 avril 2002

Lorsqu’il a fallu aux électeurs de gauche voter massivement pour Jacques Chirac au deuxième tour devant la menace de Jean-Marie Le Pen arrivé au premier tour avant Lionel Jospin, pourtant favori des sondages. C’est un de leurs effets pervers, que signale Loïc Blondiaux dans l’hebdomadaire Le un, consacré cette semaine à la question des sondages. En l’occurrence c’est ce qu’il désigne comme l’effet tierce personne : « un message publicitaire vous indique que tel produit est mis en vente en nombre limité. Vous n’y croyez pas mais vous prévoyez que les autres le croiront et donc vous vous précipitez pour en acheter ». En 2002, les sondages ont donné l’impression que l’on pouvait voter au premier tour pour un autre candidat que celui que l’on voulait voir élu sans mettre en péril ses chances d’être présent au second tour. Le Pen, Taubira ou Chevènement en ont profité au seul bénéfice du premier, finalement. Et c’est Chirac qui a tiré ses marrons du feu… Le politologue en tire un enseignement plus global sur les sondages, qui se calquent sur la logique du vote, en tirant leur légitimité d’une conception de l’opinion « de type rousseauiste, où il y aurait une volonté générale, un public avec un grand P qui aurait la possibilité de s’exprimer sur tous les sujets, à tout moment ». Mais une autre conception, celle du philosophe américain John Dewey dans son ouvrage sur la démocratie, « explique qu’il y a autant de publics qu’il y a de problèmes ». Chacun « se construit en rapport avec un problème non résolu, précisément pour essayer de trouver une solution ». D’où la cote mal taillée que reflètent les sondages avec leurs formules biaisées où l’on demande à des gens de répondre à des questions qu’ils ne se posaient pas…

Par Jacques Munier

« L’opinion publique qui est manifestée dans les premières pages de journaux sous la forme de pourcentages (60 % des Français sont favorables à...), est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l’état de l’opinion à un moment donné est un système de forces, de tensions, et il n’est rien de plus inadéquat pour représenter l’état de l’opinion qu’un pourcentage. » P. Bourdieu, L’opinion publique n’existe pas, Les Temps modernes, janvier 1973, repris dans Questions de sociologie © Les Éditions de Minuit, 1981

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......