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Roter Ochse (Red Ox) à Halle, Allemagne

La raison punitive

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Ségrégation raciale et incarcération de masse, le débat est relancé par la parution en français du livre de Michelle Alexander, La couleur de la justice

Roter Ochse (Red Ox) à Halle, Allemagne
Roter Ochse (Red Ox) à Halle, Allemagne Crédits : Klaus Dietmar Gabbert - AFP

Un ouvrage publié aux éditions Syllepses, qui dénonce une nouvelle forme de racisme institutionnel aux Etats Unis, je le cite : « Il y a plus d’adultes africains-américains sous main de justice aujourd’hui – en prison, en mise à l’épreuve ou en liberté conditionnelle – qu’il n’y en avait réduits en esclavage en 1850. Un enfant noir a moins de chance d’être élevé par ses deux parents qu’un enfant noir né à l’époque de l’esclavage. » Dans les pages idées de Libération, Sonya Faure en résume ainsi la thèse : « le système judiciaire américain et l’incarcération de masse des Noirs-Américains sont les piliers d’une nouvelle ségrégation raciale, tout aussi cruelle que celle qui sévissait dans les Etats sudistes au début du XXe siècle. » Son auteure, Michelle Alexander, est universitaire et avocate pour les droits civils. Son enquête documentée a fait débat aux États Unis, elle est devenue un manifeste des militants pour la réforme du système pénal américain, « qui avaient ces dernières années, avant la victoire de Trump, marqué des points. Le système est particulièrement biaisé par l’argent et la race, avait reconnu Barack Obama ». Et des Etats républicains comme le Texas ont réduit le nombre de détenus dans leurs prisons pour des raisons budgétaires. Le lien avec l’histoire de l’esclavage n’est pas une simple vue de l’esprit ou une déduction statistique, « car la prison marque au fer rouge les individus bien après leur passage entre ses murs (suppression du droit de vote, des allocations, des bons alimentaires… parfois à vie). En se cantonnant, depuis des décennies, à la promotion de l’Affirmative Action dans les lieux de pouvoir des élites, les militants des droits civiques sont passés à côté d’un système ségrégationniste » observe Sonya Faure. Et Geoffroy de Lagasnerie estime que le livre nous invite à une conversion du regard qui fait sens aussi pour nous Français : « lier la question pénale non pas à l’histoire du droit, des disciplines ou du néolibéralisme, mais à celle de l’oppression raciale ». Cela concerne notamment ce qui est désigné comme la guerre à la drogue, qui est en réalité « une guerre contre les Noirs et l’égalité raciale. Les statistiques montrent que les Noirs et les Blancs ont des pratiques comparables de consommation ou de trafic de drogue. Et pourtant, les africains-américains « sont incarcérés pour ces délits vingt à cinquante fois plus que les Blancs ». Conclusion du philosophe et sociologue : « Quand les institutions ne font pas ce qu’elles sont censées faire, c’est qu’elles font autre chose. »

La logique punitive est également l’objet d’une mise en cause dans le dernier N° de la revue de l’OIP, l’Observatoire international des prisons

DedansDehors consacre son dossier à la justice restaurative, qui place la réparation des préjudices au cœur de la réponse à la criminalité. C’est un agent de probation canadien qui en a eu l’idée, à la suite d’un banal fait-divers, en amenant les deux délinquants mineurs à rencontrer leur victime. Au même temps, en Nouvelle-Zélande, on puisait dans les traditions indigènes pour trouver une réponse à la surpénalisation des jeunes aborigènes. La justice restaurative est « un processus qui vise à impliquer, dans la mesure du possible, toutes les parties concernées par une infraction », dans le but de s’accorder sur la détermination d’une peine, mais qui a un puissant effet secondaire sur le vécu des victimes, comme pour leur entourage et la collectivité, dont le lien social a pu être rompu par le délit ou le crime. Comme le rappelle le criminologue Lode Walgrave, théoricien du concept, « c’est un champ d’intervention et de recherche encore en construction », mais on peut déjà en mesurer les bénéfices : l’indemnisation ou la peine gagnent à avoir été négociées, les justiciables s’estimant « mieux reconnus dans leur globalité de personne ». La justice rendue est perçue comme plus équitable, et « la peur du crime » fortement diminuée chez la victime, laquelle n’est pas davantage soulagée par une lourde peine. Au contraire, de nombreux témoignages montrent que, même dans le cas de meurtres, la rencontre avec le criminel facilite le processus de « libération » des proches. Enfin, le taux de récidive serait considérablement réduit. Et c’est très souvent, à juste titre, l’une des revendications majeures des victimes.

Pour la première fois, un géographe s’est penché sur le caractère spatial de la réalité carcérale

Confinement, distance avec les familles, paradoxes d’un espace d’exclusion qui aurait vocation à réinsérer, architecture conçue pour séparer les détenus entre eux, et la prison de la cité : la géographie se révèle un outil fécond d’analyse de la condition carcérale. Olivier Milhaud tente une lecture géographique des prisons françaises dans un ouvrage paru à CNRS Éditions sous le titre Séparer et punir. La « géographie de la contrainte » pointe notamment un effet paradoxal de la relégation : les jeunes parlent souvent de la prison comme d’une annexe où ils refont le quartier, en recyclant leur définition du respect et de l’honneur.

Par Jacques Munier

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