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Marche à Petrograd en mémoire des victimes de la Révolution de 1917

La Révolution en mémoire

5 min
À retrouver dans l'émission

On se prépare en Russie à commémorer le centenaire de la Révolution d’octobre 1917, et le sujet nourrit la polémique.

Marche à Petrograd en mémoire des victimes de la Révolution de 1917
Marche à Petrograd en mémoire des victimes de la Révolution de 1917 Crédits : RIA NOVOSTI / SPUTNIK - AFP

Grande révolution ou massacre sanglant ? Le comité d’organisation, qui rassemble des historiens, a pour consigne de mener une « analyse honnête ». Dans Courrier International, Elena Egorova, du journal Komsomolets, cite le président de la Société d’histoire de Russie qui a formé ce comité d’organisation, Sergueï Narychkine, lequel est accessoirement le patron du SVR, le service des renseignements extérieurs. Il explique que les représentants politiques ont été écartés « afin d’éviter de semer la zizanie ». Si les communistes en tant que tels sont absents, les représentants de l’émigration blanche, ainsi que de l’Église orthodoxe, notamment dans la personne du confesseur de Poutine, et de Vladimir Legoïda, directeur du département synodal de l’information du patriarcat de Moscou, siègent au comité. C’est dans ce contexte qu’il s’agira au fond de « déterminer précisément ce que célébrera la Russie en 1917 »… On le voit, la question n’est rien moins que politique et le cadavre bouge encore. Les organisateurs sont en particulier très conscients de l’impact de l’événement ailleurs qu’en Russie. On craint notamment les réactions des médias occidentaux, réputés antirusses, ainsi que celles des anciens pays de l’Empire comme la Pologne, qui pourraient saisir l’occasion pour – je cite « consolider leur souveraineté à coups de critiques envers l’URSS et la Russie ».

C’est aussi la délicate question du point de vue adopté par l’historien qui est posée à l’égard de ces événements par nature conflictuels

Dans son dernier livre, publié à La Découverte – Les luttes et les rêves. Une Histoire populaire de la France – Michelle Zancarini-Fournel a délibérément adopté celui des « subalternes ». Le terme est de Gramsci, et l’historienne s’en explique dans Marianne. Pour lui, précise-t-elle « Les subalternes sont ceux qui subissent une domination à la fois culturelle, sociale, économique et politique ». Trop souvent, on ne retient chez Gramsci que la dimension culturelle, alors que l’aspect politique de la domination est négligé. « Dans un ouvrage récent – ajoute-t-elle – j’ai lu que le monde ouvrier était un non-lieu. Il y a en effet aujourd’hui une véritable négation de ce monde, un mépris de catégories sociales entières qui expliquent en partie le moment politique où nous sommes. » Son entreprise d’histoire connectée débute en 1685, l’année où est édicté le Code noir, mais aussi celle de l’abrogation de l’Édit de Nantes. D’une part, les Antilles sous Louis XIV et l’histoire de l’esclavage, « parce que c’est une histoire largement occultée et parce qu’on comprend beaucoup de choses en liant la réalité du royaume et celle des Antilles ». Et d’autre part l’édit de Fontainebleau dont sont victimes les protestants de France, car « c’est aussi raconter leur arrivée dans les pays européens qui les ont accueillis et les allers-retours constants entre le royaume et leurs terres d’exil ». Plus tard, les révolutions et la mémoire qu’elles engendrent formeront un esprit de résistance qui témoigne « de la pérennité d’une opposition larvée dans les milieux populaires » due à « l’existence d’une mémoire souterraine de la Révolution », écrit Michelle Zancarini-Fournel dans son livre. « Les principes révolutionnaires – le droit naturel, la liberté et l’égalité – ont été incorporés par des subalternes qui ont la volonté de préserver et de transmettre ces acquis »

C’est de cette mémoire qu’il est question dans le livre de Dolf Oehler qui paraît aujourd'hui à la Fabrique sur Juin 1848, Le spleen contre l'oubli, et de son impact sur la littérature moderne, notamment Baudelaire et Flaubert

Et aussi Heinrich Heine, l’émigré russe Alexandre Herzen ou Marx. Le propos de Dolf Oehler est ambitieux et magnifiquement documenté. Contrairement à 1871 et la Commune, la révolution de 1848 et notamment la terrible répression des journées de juin ont fait l’objet d’un profond refoulement, en grande partie causé par la censure qui a suivi, mais aussi sans doute par la violence des affrontements. Pour le grand comparatiste allemand, c’est ce processus de refoulement qui affleure dans la littérature moderne, chez Baudelaire, par exemple, sous la forme du spleen. Selon lui, la nouvelle sémantique est la conséquence directe de l’événement, comme chez Flaubert, dont « L’Education sentimentale est tout entière une réflexion sur l’histoire de l’échec de la révolution, une réflexion sur les conditions économiques, sociales et mentales qui ont fait que l’euphorie de fraternité de Février a tourné à l’horreur des massacres de juin ». Son chapitre sur la dramaturgie historique et l’art du cryptage dans le poème dédié par Baudelaire à Victor Hugo, Le Cygne, est lumineux. L’oiseau « évadé de sa cage » qui frotte de ses pieds palmés le pavé sec, ce pavé magique avec lequel on construit les barricades. « Comme un signe que l’optimisme obligatoire du Paris haussmannien devait compter avec la résistance de la mélancolie, et que celle-ci était solidaire des vaincus de Juin. »

Par Jacques Munier

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