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La siliconisation des esprits

4 min
À retrouver dans l'émission

Comment l'esprit de la Silicon Valley menace de formater nos vies

À l’approche de l’élection américaine, Joseph Stiglitz veut tirer les leçons de l’épisode Trump

Le prix Nobel d’économie en fait le constat dans Les Échos : « de toute l’histoire des présidentielles, Clinton fait partie des candidats les plus compétents et les mieux préparés que les Etats-Unis n’aient jamais eus, tandis que Trump est l’un des moins compétents et des plus mal préparés. Et il a pu rester en lice malgré un comportement qui, dans le passé, aurait annihilé toutes les chances d’un candidat ». Alors – se demande-t-il – « pourquoi les Américains jouent-ils à la roulette russe ? » Un élément de réponse réside dans la situation financière dégradée de nombreux Américains. « Le revenu médian des salariés à plein-temps est inférieur à ce qu’il était il y a quarante-deux ans, et il est de plus en plus difficile aux personnes peu éduquées d’obtenir un emploi qui leur garantisse un salaire décent. » D’où l’audience du candidat milliardaire quand il s’en prend à la situation économique. Sauf qu’il y a erreur « à la fois sur le diagnostic et sur le remède. Globalement, depuis soixante ans les performances de l’économie américaine sont bonnes : le PIB a été multiplié presque par 6. Mais les fruits de la croissance ont bénéficié à un relativement petit nombre de personnes fortunées – des gens comme Trump, dont la fortune tient en partie à des baisses d’impôt massives qu’il veut étendre et accroître ». L’autre erreur tient à la guerre commerciale que Trump voudrait déclarer à la Chine, au Mexique et à d’autres partenaires commerciaux des Etats-Unis. « Cela appauvrirait tous les Américains – commente l’économiste – et serait un obstacle supplémentaire à la coopération internationale, indispensable face à des problèmes mondiaux cruciaux tels que l’Etat islamique, le terrorisme international ou le réchauffement climatique. Utiliser des fonds qui pourraient être investis dans la technologie, l’éducation ou les infrastructures pour construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique constituerait un gaspillage sans nom. »

Le « technolibéralisme » constitue, aux antipodes de ce conservatisme étroit, une autre menace, selon le philosophe Eric Sadin

Moins voyante, plus diffuse mais combien plus efficace ! De la siliconisation des esprits à ce qu’il appelle La Silicolonisation du monde, titre de l’essai qui paraît aux Éditions L’échappée, il y aurait la distance entre le nationalisme populiste gonflé à l’hélium et la mondialisation béate de l’empire disruptif des big data, tout en restant dans le même territoire, du Texas replié sur lui-même à « l’horizon radieux du Pacifique », la Silicon Valley… Le spécialiste des questions numériques explique dans lesInRocKuptibles ce qu’il désigne sous le terme de « technolibéralisme ». C’est le « fruit de l’alliance entre la recherche technoscientifique, le capitalisme conquérant et les politiques libérales », une nouvelle industrie de la vie qui tire profit de chacun de nos gestes. La collecte des traces que nous laissons à chaque navigation innocente ou marchande sur le web produit une architecture virtuelle mais fonctionnelle pour toute une économie des données, qui « ouvre une infinité de fonctionnalités dégageant un horizon économique virtuellement inépuisable qui participe de l’enthousiasme planétaire à son égard ». Et si l’on n’y prend garde, les objets connectés ajouteront à cette collecte généralisée des données de plus en plus intimes : « corps, miroirs, matelas, biberons, vêtements, véhicules, chaînes de production dans les entreprises », qui fourniront à l’industrie de la vie gérée par l’intelligence artificielle les moyens de nous commander chaque fois plus étroitement. C’est cela, la « silicolonisation » : « la marchandisation intégrale de la vie et l’organisation automatisée de secteurs toujours plus nombreux de la société ». L’illusoire « protection des données personnelles » n’est qu’un paravent décoratif. Pour Éric Sadin, la véritable résistance passe par « le refus de l’achat d’objets connectés ».

Le philosophe pointe également les conséquences déjà visibles dans le domaine du travail

Le « joyeux feu d’artifice disruptif » pourrait défaire en moins d’une génération « nombre d’acquis issus de luttes menées durant des siècles ». Le mensuel Sciences Humaines consacre un grand dossier à cette question : « Comment allons-nous travailler demain ? » Le développement des plates-formes numériques favorise l’essor du travail à la demande, et donc la précarité. C’est ce qu’on appelle désormais l’ubérisation : « le fait que les plates-formes de l’économie numérique viennent concurrencer les acteurs traditionnels de tous les secteurs de l’économie ». En géolocalisant la demande et l’offre par le biais d’internet et en les mettant en relation directe, ces plates-formes contournent les règles, notamment celles du droit du travail qui protège les salariés. On l’a vu pour les taxis, on le voit pour les coursiers, on le verra pour les plombiers ou l’ensemble des artisans. Le revers de la médaille : plus de protection sociale ni de congés payés. En l’occurrence, les profiteurs ne sont pas les payeurs : charges et impôts, « connais pas ».

Par Jacques Munier

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