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« La société a toujours raison »

4 min
À retrouver dans l'émission

L’historien Pascal Ory analyse dans les pages idées de Libération ce que « l’événement global » des attaques terroristes de l’an passé révèle de notre époque

Des analyses qu’il développe par ailleurs dans un livre qui vient de paraître chez Gallimard, Ce que dit Charlie . Remontant le cours de l’histoire, il relève les traits communs à toutes les formes de terrorisme : « provoquer le pouvoir en place pour qu’il fasse la faute qui ralliera une partie significative de la société » à sa cause. L’échec répété de cette stratégie illustre selon lui la force du lien social. « La société a toujours raison – observe-t-il. Elle agit en fonction de la conception qu’elle se fait de ses intérêts. Après le 7 janvier, la société française avait à sa disposition plusieurs types de mobilisation. Elle a choisi la fraternisation plutôt que la ratonnade. Idem après le vendredi 13. La seule concession à la stratégie de Daech a été le vote FN, qui en est le symétrique. Et là aussi, la société française a tenu. » Cela a d’autant plus d’importance qu’en vertu du caractère « globalisé » de leurs objectifs et de leurs effets ces attentats désormais entrés dans l’histoire ont fait irruption dans le monde et sont passés sous le regard des étrangers, souvent présents eux-mêmes dans la capitale. La surrection de la société française a – paradoxalement dans un tel contexte – redonné vie à l’idée de nation, « croisement entre l’identification culturelle et l’idée de souveraineté populaire » dont le spécialiste d’histoire culturelle rappelle qu’elle « appartient à la modernité et vient de « la gauche ». Le nationalisme est une idéologie – et clivante – mais le patriotisme est fonctionnel, et unifiant. Le travail des sciences sociales est de déconstruire, de dire, par exemple, que la nation est une « communauté imaginée ». Sauf que le travail des sociétés – conclut-il – est, sans répit, de construire. » Formons le vœu que cet élan reconstructeur ne s’égare pas dans les dérapages de l’état d’urgence.

Le Point publie les bonnes feuilles du livre de Carlo Strenger, à paraître le 7 janvier

Sous un titre provocant – Le mépris civilisé – il dénonce la posture de repentance et une conception dévoyée de la tolérance comme une version européenne du « politiquement correct » qui ferait obstacle à l’affirmation pleinement assumée de notre identité marquée par l’héritage des Lumières. Rétraction de l’ambition universaliste des droits humains, réduction de la culture au plus petit dénominateur commun, rétrécissement du principe de tolérance des religions en un relativisme qui affaiblit nos valeurs de laïcité, le diagnostic est sévère mais roboratif. On peut y ajouter l’héritage influent de toute une tradition de la pensée critique, antérieure au « politiquement correct » et au sentiment de culpabilité post-colonial, et qui a aussi largement contribué à cet état d’esprit au point d’en faire un trait marquant de notre identité culturelle que les déclarations volontaristes ne peuvent suffire à effacer. Depuis Le Déclin de l’Occident de Spengler ou la notion de « désenchantement du monde » mise en circulation par Max Weber, la nostalgie des « antimodernes » est un trait déterminant de notre identité. La critique de l’idéal rationaliste des Lumières par les philosophes de l’École de Francfort dénonçant en 1944 la dialectique de la raison qui dégrade le projet d’une totalité rationnelle en raison totalitaire ajoute une touche sombre et indélébile au tableau, et l’idée de progrès prend les allures d’un mythe archaïsant chez les déconstructeurs post-modernes… L’héritage est lourd, qui n’est heureusement précédé d’aucun testament, comme disait René Char.

Dans La Croix , un philosophe s’obstine pourtant à revendiquer une identité européenne pour contenir la débâcle

« Si l’Europe démocratique est visée, n’est-ce pas qu’elle possède une identité ? » risque-t-il à contrario tout en tentant « de sauver de l’oubli et du mépris dans lesquels il a été jeté, l’auteur de La Trahison des clercs et du Discours à la nation européenne ». « Alors que la lutte contre l’Action française - rappelle Claude Obadia - inclinait nombre de ses contemporains à rejeter, au nom de la lutte contre le nationalisme, toute identité, Julien Benda, dès 1933 et au nom de l’Universel, opposa à l’identité nationaliste une identité supranationaliste, en l’occurrence l’idée de l’Europe. » L’auteur, quant à lui, de Les Lumières en berne ? fustige aujourd’hui les partisans du cosmopolitisme post-identitaire comme le philosophe Jean-Marc Ferry ou le sociologue Ulrich Beck qui considèrent que c’est en revendiquant que « le propre de l’Europe est de ne pas avoir de propre que l’on parviendra à la bâtir ».

Jacques Munier

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