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Pierre Bourdieu

La sociologie est-elle « un sport de combat » ?

5 min
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Les sociologues sont souvent invités dans la presse pour analyser des faits de société, il est plus rare de les voir débattre entre eux par médias interposés.

Pierre Bourdieu
Pierre Bourdieu Crédits : Ulf Andersen - AFP

C’est l’ouvrage critique voire polémique de Gérald Bronner et Étienne Géhin qui a ouvert ce débat. Son titre annonce la couleur : Le danger sociologique (PUF). S’ils conviennent que « le monde contemporain a plus que jamais besoin de la sociologie », dans un contexte de « post-vérité » et de crise de la démocratie, ils dénoncent ce qu’ils considèrent comme une dérive militante de la discipline à vocation scientifique, qu’illustre la formule de Bourdieu l’apparentant à « un sport de combat ». Le débat recycle en fait d’anciennes et presque constitutives oppositions de la sociologie : le déterminisme social de Durkheim contre la théorie de l’action et du rationalisme de la décision individuelle façon Max Weber. Ou encore Bourdieu contre Boudon. Dans les pages débats de L’Obs, Cyril Lemieux, confronté à Gérald Bronner, évoque « une alternative caricaturale » qui rejoue « de manière outrée l’opposition qui a prédominé en France dans les années 1970 entre Pierre Bourdieu et Raymond Boudon, incarnant, même si leurs œuvres étaient bien plus subtiles, l’un le primat du social, l’autre celui de l’individu ». On pourrait estimer que les deux approches sont complémentaires pour comprendre les faits sociaux mais la controverse étant aussi un sport de combat à l’intérieur du champ disciplinaire de la sociologie, voici les forces et les arguments en présence : Gérald Bronner plaide pour l’établissement rigoureux des faits quand Cyril Lemieux insiste sur la « capacité réflexive » des sociologues qui « sont aussi des acteurs sociaux ». Gérald Bronner s’appuie sur les connaissances développées par les neurosciences pour débusquer les « biais cognitifs » à l’œuvre dans les représentations sociales et il pense « comme Max Weber » que le travail sociologique « consiste à voir comment des intentions individuelles s’agrègent pour former des phénomènes collectifs ». Cyril Lemieux lui oppose que Max Weber estimait « que le comportement humain ne s’explique pas directement et qu’il faut donc passer par la compréhension du sens de l’action ». La balle est au centre, raccrochez les gants ! Mais Xavier de La Porte, qui mène le débat, relance les hostilités : « D’où vient l’impression que la sociologie est habitée, plus que d’autres sciences humaines et sociales, par le biais politique ? » Pour Cyril Lemieux, « à partir du moment où elle analyse la société, la sociologie permet de prendre conscience des problèmes qui la parcourent et plus encore des mécanismes sociaux qui expliquent ces problèmes. Tout travail sociologique a donc potentiellement un effet politique ». Et la question revient alors dans le champ de la tradition, de la méthode et de ses attendus politico-scientifiques : « Le déterminisme a créé des entités collectives censées avoir un pouvoir explicatif – comme la culture. Mais en vérité, ça n’explique rien », estime Gérald Bronner. « Avec Durkheim – assène Cyril Lemieux – je considère au contraire que le social est profondément logé en nous. » Et « penser que l’individu précède le social s’origine dans l’individualisme libéral ». Match nul…

Et donc le débat se poursuit dans Le Point, en pages idées

Avec des grosses pointures : Alain Touraine, Edgar Morin, Nathalie Heinich. Philippe Meyer introduit le débat : « Quelle sorte de discipline peut soutenir que les acteurs ne sont que les produits du déterminisme social au moment où les neurosciences réhabilitent le libre-arbitre ? » Et rebelote… Pour Alain Touraine « la sociologie est une étude du sens, quelle que soit l’opinion de celui qui la pratique ». Le sociologue de la société industrielle rappelle qu’avec elle c’est « l’économie qui l’emporte », et « l’idée de progrès », par rapport à une société statique « se définissant par des pratiques et par le langage de l’interprétation symbolique et religieux ». Selon lui « il faut sortir de cette idée qui consiste à penser que la structure économique est porteuse de sens », avec en ligne de mire la sociologie de Bourdieu qui se réduit « à l’étude des inégalités. Un concept important, mais d’abord un concept économique. » Pour Edgar Morin « l’esprit est une coproduction du cerveau et de la culture ». Pour le vieux briscard qui fait état des années passées à présider le jury d’un prix attribué à la recherche en sciences humaines, et l’épistémologue attaché aux procédures de La méthode, « l’idée que la sociologie s’éloigne de la science pour l’idéologie ignore que derrière toute science il y a des présupposés sous-jacents ». Nathalie Heinich, quant à elle, rappelle les différentes façons d’exercer en sociologie : quantitative, à base de statistiques, et qualitative, à base d’entretiens ou d’observations. Là encore, la plupart des sociologues combinent aujourd’hui les deux approches pour le plus grand bien de la connaissance. « L’idée qu’il y aurait une causalité unique est stupide, elle n’a de sens, peut-être, que pour les sciences de la nature, et encore. Pour les sciences sociales, c’est la pluralité des causes qui est la norme, d’où l’absurdité de prétendre éradiquer une dimension au profit d’une autre alors qu’en réalité elles se combinent entre elles. » À suivre…

Par Jacques Munier

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