LE DIRECT

La tyrannie du chiffre

4 min
À retrouver dans l'émission

Le règne du marché a conduit à une forme de tyrannie du chiffre, « avec la foi ultralibérale en un monde global régi par les lois immanentes de l’économie » (A. Supiot)

Le dossier de L’Express est consacré cette semaine aux salaires des grands patrons

« Peut-on rémunérer les dirigeants de façon morale et pragmatique à la fois ? Malgré de récents efforts de transparence l’inflation des salaires continue… » constate l’hebdomadaire. Évoquant la loi de 2001 qui oblige les entreprises cotées à publier le montant des rémunérations de leurs dirigeants, Gérard Rameix, le président de l’Autorité des marchés financiers, observe qu’ « au lieu de freiner la progression des salaires, elle l’a dopée au nom de l’alignement des intérêts du PDG sur celui des actionnaires ». Les patrons européens se sont par exemple aperçus qu’ils étaient moins payés que ceux de leurs filiales américaines… Cette inflation profite d’ailleurs indistinctement aux bons comme aux mauvais. Et comme le souligne Julie de la Brosse « malgré les multiples tentatives de rationalisation, le sentiment qui domine est que le grand patron gagne à tous les coups, contrairement aux salariés, à qui l’on demande parfois des efforts sur la productivité ou le salaire ». C’est pourquoi sans doute les gains exorbitants des grands dirigeants choquent davantage que ceux des footballeurs ou des artistes.

Dans la dernière livraison de la revue Études le juriste Alain Supiot élargit la focale et dénonce ce qu’il appelle « la gouvernance par les nombres »

Le règne du marché a conduit à une forme de tyrannie du chiffre, « avec la foi ultralibérale en un monde global régi par les lois immanentes de l’économie ». « C’est ainsi par exemple que les normes comptables, qui avaient pour fonction depuis leur invention au Moyen Âge de rappeler les commerçants à leurs responsabilités, ont été réformées dans les années 1990 pour devenir un instrument de benchmarking, c’est-à-dire d’étalonnage des performances financières des entreprises. » Le titulaire de la chaire « État social et mondialisation » au Collège de France, analyse l’abandon de la « prudence comptable au profit de la valeur instantanée de marché », qui « précipite les entreprises dans le temps court des marchés financiers et ruine leur capacité d’entreprendre », comme une forme néfaste d’hybridation du capitalisme et du communisme de la planification, dont le meilleur exemple est « l’économie socialiste de marché » pratiquée en Chine. Face à la dictature du chiffre qui fixe des objectifs impossibles à atteindre, la seule solution est la fraude : lorsqu’on ne pouvait fabriquer le nombre de chaussures requis par le Gosplan soviétique avec le cuir disponible, on ne produisait que de petites pointures, et aujourd’hui les ingénieurs de Volkswagen ont également fraudé faute de pouvoir atteindre simultanément les objectifs chiffrés de coût et d’émissions polluantes.

Pour Joseph Stiglitz, les problèmes économiques de la zone euro sont en grande partie liés au diktat d’un chiffre : celui de la réduction des déficits

Le prix Nobel d’économie estime dans Les Échos que pour sortir de la crise, il faudrait notamment « renoncer aux critères de convergence qui exigent que le déficit budgétaire n’excède pas 3 % du PIB » et « substituer à l’austérité une politique de croissance financée par un fonds de solidarité pour la stabilisation ». Pour la zone euro, c’est « la réforme ou le divorce ». « Comme on l’a vu cet été avec le Royaume-Uni, si les dirigeants européens ne prennent pas les décisions difficiles, les électeurs européens le feront à leur place – et le résultat ne va pas leur faire plaisir. »

Les pages débats de La Croix traitent du rapprochement entre la CGT et FO, qui ont tenu hier à Nantes un meeting commun contre la loi Travail

Et dans L’Humanité Jean-Claude Mailly dresse le plan de bataille de son organisation pour continuer la lutte contre cette loi dont Alain Supiot estime dans l’entretien que je viens de citer qu’elle « vise à envoyer à la Commission européenne et aux marchés financiers les signaux qu’ils attendent (la France s’engage enfin dans la « réforme structurelle » de son marché du travail) ». L’argument selon lequel une moindre protection de l’emploi permettrait d’inverser la courbe du chômage est ainsi résumé : « on est dans un monde enchanté de chiffres, vide de toute pensée sur les transformations réelles et profondes de l’organisation du travail ». Et c’est jeudi, le jour de la délicieuse chronique sur la langue et les mots de Francis Combes et Patricia Latour qui nous font aujourd’hui partager dans le quotidien de Jaurès leur « déjeuner de soleil ». Ça vous met la puce à l’oreille ? Eh bien sachez que l’expression avait au départ un sens érotique, l’oreille étant supposée être l’un des sièges du désir féminin. Les chroniques rassemblées ont fait un livre (à paraître le 21 octobre au Temps des cerises) où toutes ces expressions imagées font un prodigieux bouquet. Pour ses auteurs la dette grecque, si lourde soit-elle, est d’abord celle des mots. Voyez trapèze qui désigne la banque en grec moderne. C’est qu’au départ les échanges d’argent se faisaient sur une table, qui a fini par donner son nom à la figure géométrique. Je vous sers un verre d’ouzo ?

Par Jacques Munier

Le Temps des cerises
Le Temps des cerises
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......