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La valse des indécis

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À moins de deux semaines du premier tour, 40% des électeurs hésitent toujours entre deux candidats.

Et 35% comptent s’abstenir, ce qui est un record. L’hebdomadaire Le un consacre aujourd’hui son 150ème N° à cette question. Brice Teinturier estime que même si les chiffres évoluent, « nous sommes bien partis pour avoir une abstention au-dessus de 30 %. Et 30 %, c’est deux points de plus que le record de 2002 ». Il est vrai que « plus on se rapproche du jour du vote, plus l’indécision recule. Nous étions encore à plus de 50 % à la mi-mars et sommes début avril à 41 % ». Mais on peut rappeler qu’en 2012 les indécis n’étaient que 26%. Le chiffre est donc significatif. Le politologue, spécialiste des sondages et des évolutions de l’opinion, risque plusieurs hypothèses. D’abord le phénomène Macron : « c’est chez lui que le taux d’indécis est le plus élevé. C’est assez logique. Un candidat qui se positionne sur la case centrale recueille des certitudes de vote plus faibles. François Bayrou avait connu cela en 2007, jusqu’au bout ». Ensuite l’impact de la question morale, qui « a beaucoup disqualifié François Fillon ». C’est ainsi que sont apparues deux catégories de leaders politiques : « les transgressifs et les dissimulateurs. Les premiers, comme Sarkozy ou Macron à sa façon, transgressent un clivage, une posture. Ils sont relativement transparents et prévisibles. Les seconds sont des personnages plus mystérieux, plus sombres. Les Français s’interrogent vraiment sur qui est François Fillon. Non seulement il se voulait le candidat de la probité, mais il semblait aussi transparent et lisible. Le voilà, aux yeux des électeurs, plus mystérieux, voire dissimulateur. » En conclusion, le message lancé par les indécis serait celui d’une insatisfaction et d’une « volonté de transformer le système politique ». Geneviève Brisac le dit à sa manière : « Hamon, Macron, Mélenchon, Fillon : ces syllabes ressemblent à une formule magique qui ne marche pas. » La romancière fait l’éloge paradoxal de ceux qui hésitent, qui peinent à trancher, Kafka ou Bartelby, le personnage de Melville, et son célèbre I would prefer not to, j'aimerais mieux pas… Et elle se reconnaît dans la chanson d’Anne Sylvestre : « J’aime les gens qui doutent / Les gens qui trop écoutent / Leur cœur se balancer ».

Pour les aider, Les décodeurs du site Le Monde.fr ont mis au point un quiz en 18 questions pour découvrir de quel candidat ils se rapprochent le plus

Travail, Europe, éducation, environnement, retraites… Je l’ai testé mais ça m’a pris un temps fou car je n’arrivais pas à me décider sur les réponses à certaines questions ! Au final, le candidat qui est sorti, dont je me sens proche en effet, n’est pas celui pour lequel j’envisage de voter. Et puis, pourquoi les électeurs seraient-ils à priori mieux avisés quand les candidats eux-mêmes expriment des choix erratiques voire mutiques quant à leurs intentions de soutien ou de consignes de vote au deuxième tour ? Et si l’on veut une preuve supplémentaire de l’instabilité actuelle des clivages et des configurations politiques – de nature à égarer l’entendement des électeurs – on la trouvera sur le site Figarovox, qui publie en « une » un grand entretien de Chantal Mouffe, la marraine de Podemos en Espagne et l’inspiratrice de Mélenchon. Alexandre Devecchio résume ainsi les propos recueillis : « la frontière entre la droite et la gauche s'est progressivement effacée pour laisser la place au consensus néolibéral. Cet abandon des classes populaires par la social-démocratie explique le succès des populismes de droite. Chantal Mouffe propose de reconquérir le peuple par un discours radical et alternatif fondé sur l'égalité. » La philosophe estime en effet que la démocratie s’est coupée de la souveraineté populaire au profit de la souveraineté du marché et de la technocratie. « L'un des slogans des Indignados en Espagne était, « Nous avons un vote, mais nous n'avons pas de voix ». Dans L'illusion du consensus, c'est ce que j'appelle la post-politique » affirme-t-elle en défendant le « caractère agonistique » de la démocratie, soit « la possibilité de choisir entre des projets différents. S'il n'y a pas de différence fondamentale entre les programmes présentés par les partis de centre-droit et ceux de centre-gauche, il y a bien un vote, mais pas de voix parce qu'il n'y a pas de possibilité de choix. » Autre son de cloche dans Les Echos, Jean-François Pascal, adhérent d’En marche, dénonce « la dangereuse poésie », « le romantisme politique, revendiquant sa pureté de gauche », de la rhétorique de Jean-Luc Mélenchon ». L’idéologie lui permet « d’entretenir la flamme de son panthéon révolutionnaire, entre Hugo Chávez et Fidel Castro ». Elle postule que « l’ami de mon ennemi devient mon ami », et conduit à refuser de condamner Vladimir Poutine ou Bachar Al Assad pour éviter de joindre « sa voix à celles des démocraties libérales. Plutôt stigmatiser le trio Hollande-Merkel-Trump que la barbarie du régime syrien ». L’auteur fustige le programme économique du candidat, « un programme lepéniste qui ne dit pas son nom ». Et il enjoint de « ne pas appliquer à la politique un imaginaire qui a toute sa place en littérature, mais qui devient dangereux dès lors qu’il prétend dresser la réalité et s’y substituer ». Rien ne va plus, faites vos jeux… mais jamais un coup de dés n’abolira le hasard.

Par Jacques Munier

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