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Sajib, enfant de 12 ans, travaille à une fabrique de briques à Dacca au Bangladesh

La vie, mode d'emploi

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Un drame ordinaire peut soulever des questions essentielles quant à la valeur de la vie humaine.

Sajib, enfant de 12 ans, travaille à une fabrique de briques à Dacca au Bangladesh
Sajib, enfant de 12 ans, travaille à une fabrique de briques à Dacca au Bangladesh Crédits : MOHAMMAD PONIR HOSSAIN / NURPHOTO - AFP

Le 25 octobre L’Humanité dénonçait le licenciement d’une caissière au motif d’« erreurs de caisse ». La salariée venait de retrouver son travail après une fausse couche. Enceinte de plus de quatre mois, elle avait rompu la poche des eaux en soulevant une pastèque, alors que rien n’avait été prévu pour aménager son poste en fonction de son état. Dans les pages idées de Libération, deux économistes et une sociologue, Rachel Silvera, Séverine Lemière et Annie Thébaud-Mony relaient cette affaire et posent la question de fond : « Alors que l’employeur a l’obligation de protection de la santé et de la sécurité de ses salariés, a fortiori des femmes enceintes, rien n’a été fait pour aménager son poste, elle a pris des risques, comme si c’était à elle de choisir entre avoir un enfant ou travailler ». Notre pays a l’un des taux de natalité le plus élevé d’Europe, le droit au congé maternité a plus de cent ans mais « la grossesse reste le 6e (sur 18) motif de réclamation pour discrimination auprès du Défenseur des droits ». Respecter les cadences ou « travailler debout pour aller plus vite, effectuer des gestes répétitifs, porter des charges de plusieurs kilos à longueur de journée, supporter des horaires décalés, de soirée et de weekend… tel est le lot de toutes les caissières (près de 80% de femmes dans ce secteur) ». Et en l’occurrence, quelle valeur a-t-on accordée à la vie humaine, celle d’une salariée et de son enfant à naître ?

C’est l’objet du dossier de la dernière livraison de la revue Incidences : la mesure de la valeur humaine

La question n’est pas nouvelle, elle se pose depuis le XVIIIème siècle, dans le cadre du débat sur l’abolition de l’esclavage et autour de la question de savoir comment l’affirmation de l’égalité politique des citoyens peut se traduire dans le domaine social et économique en droit postrévolutionnaire. Mais elle est toujours d’actualité, comme le montre le mouvement « Black Lives Matter », lancé après l’acquittement en 2012 de l’assassin de Trayvon Martin, dans un contexte de luttes socio-ethniques aux Etats-Unis. Dans ce cas précis, c’est la comparaison de la valeur des vies noires et blanches qui revient comme une lancinante question ouverte « au gré des procès aboutissant à des inégalités dans les verdicts et dans l’indemnisation des familles de victimes de la police américaine ». La mesure de la valeur humaine a également des aspects plus obscurs : c’est l’eugénisme et ses dérives, et la classification des individus selon leur utilité sociale, dans une perspective de calcul du coût et du rendement relatif de chacun d’entre eux. Mais les différents auteurs de la revue s’intéressent au caractère transversal de cette notion, qui fonctionne « comme la clé de voûte d’un édifice dont l’architecture croise biologie et démographie, économie et protection sociale, sur la base de normes et de concepts allant de la conception chrétienne aux droits humains ». Une question qui peut avoir des retombées très concrètes, dans le cas de l’évaluation et de l’indemnisation des préjudices de santé liés au travail, ou le débat, à la Libération, sur la médecine d’usine : devait-elle servir à améliorer la productivité ou la santé ouvrière ? Aujourd’hui, la mesure de la valeur humaine intervient dans la réflexion sur la notion de « qualité de vie » et dans l’évaluation de l’indicateur macroéconomique de développement humain, l’IDH, qui se diffuse dans les instances internationales et qui intègre des éléments comme la santé ou l’espérance de vie, l’éducation, la culture pour définir un niveau de vie.

La notion de valeur humaine intervient également dans la question de la justice distributive et celle des discriminations.

Notamment dans les choix de l’allocation de ressources limitées et dans les politiques publiques à l’intention des plus défavorisés. Le peuple, au moment des élections, on en parle beaucoup, et on s’empresse le plus souvent de l’oublier après. Quatre sociologues ont mené l’enquête sur cette entité diverse, en se demandant si cela a encore « un sens de parler d’une expérience subjective, partagée, des classes populaires », en somme quelque chose comme une « culture populaire », faite à la fois de traditions et de revendications. Sophie Béroud, Paul Bouffartigue, Henri Eckert, Denis Merklen ont publié à La Dispute le résultat de leurs travaux dans un livre intitulé En quête des classes populaires. Ils observent que, plutôt qu’une disparition de la classe ouvrière, on assiste aujourd’hui « à la fin de l’hégémonie que la classe ouvrière a su bâtir sur le populaire et dont l’apogée se situe vers la fin des années 60 ». Et ils décrivent l’émergence d’une forme de « citoyenneté urbaine » associée à un type nouveau d’action collective « qui ne trouve pas son origine dans la sphère de la production, mais dans celle de la consommation et des styles de vie, des mouvements dont le centre se déplace du travail vers l’habitat » des « quartiers », avec une culture et des revendications davantage liés aux conditions de vie.

Par Jacques Munier

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