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La violence exercée

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Nous le savons depuis René Girard au moins, la violence n’est pas seulement un phénomène irrationnel

C’est pour nous en défendre que nous la reléguons dans l’irrationnel. De sa thèse sur la rivalité mimétique, René Girard a fait une loi sur l’origine de la violence, qui en dit long sur sa logique implacable, celle du désir en l’occurrence. Le mensuel Sciences Humaines lui consacre un dossier, de la fascination qu’elle peut susciter à la violence légale mais pas toujours légitime de la force publique, en passant par les comportements autodestructeurs des ados, le cyberharcèlement ou le viol. La violence est souvent une histoire dont on n’arrive pas à se défaire et plusieurs articles sont consacrés à ses prodromes infantiles. « Le cerveau humain est d’abord celui d’un animal avant qu’il ne soit éduqué pour devenir un cerveau pensant » affirment les spécialistes des neurosciences cités par Marc Olano, qui rappelle que « chez les primates, l’agressivité a avant tout une fonction adaptative. Elle permet de protéger son territoire, de se procurer de la nourriture, d’obtenir des partenaires sexuels pour les mâles, de protéger sa descendance, bref d’assurer sa survie. » Mais s’il est vrai qu’à l’âge de 17 mois 80% des enfants commettent des agressions physiques, ils apprennent vite « à maîtriser leurs pulsions et à tolérer leurs frustrations ». Reste que « de nombreuses recherches ont mis en évidence un lien fort entre le fait de subir de la violence et les conduites agressives plus tard », ce qui pose la question de l’éducation. « Peut-on éduquer sans violence ? » à égale distance de l’autoritarisme et du laxisme. Héloïse Junier évoque le « mouvement d’éducation bienveillante » qui se développe aux Etats-Unis dans le sillage des Montessori et Freinet ou des travaux plus récents sur la communication non violente du psychologue Marshall Rosenberg, auteur d’un livre au titre suggestif : Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs). Rompant avec le postulat freudien du pervers polymorphe, cette « parentalité positive » a changé la vision de l’enfant, qui n’est plus perçu « comme un être manipulateur qu’il faut redresser sous peine qu’il devienne tyrannique, mais comme un individu vulnérable, au cerveau immature et à la bonté naturelle, qui nécessite d’être accompagné avec bienveillance pour bien s’épanouir ». L’empathie ne suffit pas à éduquer, ce qui suppose de tracer des limites, mais elle ouvre un corridor au partage du sens. Et surtout, il est établi que la petite zone cérébrale située au-dessus de nos orbites et nommée le cortex orbito-frontal, en pleine face et aux avant-postes du cerveau, se trouve jouer un rôle essentiel, à la fois dans notre capacité à gérer nos émotions, à être empathique et à développer notre sens moral. Des chercheurs ont montré que plus l’entourage de l’enfant pratiquait l’humiliation et la punition, moins cette zone préfrontale parvenait à maturation, et que les enfants élevés dans la violence avaient davantage tendance à la reproduire à l’égard des autres.

“La violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre” disait Pascal. Un siècle plus tard Marat affirmait que “C'est par la violence que l'on doit établir la liberté.”

C’est le clivage profond que signale Marc Crépon dans son article sur le séminaire de Jacques Derrida paru aux éditions Galilée et consacré à La peine de mort. « Il faudrait écrire un jour une histoire de l’engagement des philosophes, dont le principal critère serait le rapport à la violence qu’il aura impliqué pour les uns et les autres. Il séparerait ceux qui se sont risqués à lui trouver des raisons, sous quelque prétexte que ce soit, et ceux qui se seront non seulement gardés de lui trouver la moindre justification, mais qui n’auront jamais cessé en outre d’en déconstruire la logique, la rhétorique et la sémantique. » Parmi ceux qui n’auront jamais voulu céder à ce que Camus appelait « la casuistique du sang », on peut compter Derrida. Dans le séminaire sur la peine de mort, encore pratiquée partout dans le monde – 52% des Français se déclaraient favorable à son rétablissement en mai 2015 - le philosophe montre que ce n’est pas tant le caractère exemplaire de la peine qui en justifie la persistance que l’affirmation ostentatoire de la souveraineté de l’État qu’elle permet ainsi de manifester. « C’est si vrai – commente Marc Crépon – que lorsque l’« État islamique » veut se donner les atours d’un état souverain, il n’y a pas de voie qu’il n’emprunte avec plus de détermination meurtrière que celle qui consiste à multiplier, à filmer et à diffuser les exécutions capitales qu’il ordonne comme la marque la plus probante, parce que la plus sanglante, de sa souveraineté. » C’est là que se dissout l’absolue singularité du supplicié, celle qui lui donnerait en dernière instance le moment approprié de sa mort. Car – je cite Derrida « Là où la mort me vient de l’autre, la peine de mort est la seule expérience qui permette que le moment donné de la mort soit un moment voulu et publiquement daté. » Un article à retrouver dans Les Lettres françaises, désormais en ligne.*

Par Jacques Munier

* http://www.les-lettres-francaises.fr/2016/02/labolition-universelle-de-la-peine-de-mort-un-combat-interminable/

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