LE DIRECT

La violence terroriste et la société de l’information

4 min
À retrouver dans l'émission

16 novembre 2015
16 novembre 2015 Crédits : Benoit Tessier - Reuters

Les pages Idées de la presse quotidienne et hebdomadaire continuent à scruter l’événement insondable, à bientôt un mois des attentats, pour en éclairer le sens

Daniel Bougnoux analyse dans La Croix le piège fatal et inextricable tendu par ce qu’il appelle la média-dépendance des terroristes, qui visent pour cette raison des cibles très exposées, et la corolaire surexposition des images de cette violence dans les médias, en quoi réside la vulnérabilité de la société de l’information. « Le temps ne passe plus – observe-t-il – et la répétition (baptisée par Freud pulsion de mort) nous envahit comme dans ces cauchemars qui reviennent en boucle. » Selon lui, c’est lorsque « le trauma est trop lourd, afin de le présenter encore et encore à la conscience jusqu’à ce que celle-ci le digère, le surmonte et passe à autre chose. Le bégaiement (médiatique) autour des attentats traduit donc le temps psychique nécessaire pour nous permettre d’assimiler l’inacceptable ». Mais l’auteur de La communication contre l’information plaide pour une « éthique de la représentation », même s’il convient que des limites ont été prescrites et respectées dans le traitement de l’information, notamment par les chaînes d’info en continu. Reste l’empire des pulsions scopiques où règne l’image-choc, toujours plus rapide à déchiffrer que le texte, et « le direct plutôt que le différé, la sensation plutôt que le sens patiemment construit, la contagion en masse des passions »…

L’Humanité des débats s’emploie à opposer des arguments politiques à la progression dans l’opinion des idées d’extrême-droite, l’autre grande question du moment

C’est notamment la pertinence et l’opportunité du front républicain qui font débat mais la banalisation de l’idéologie nationaliste et xénophobe s’invite aussi dans la tribune sur la guerre contre Daech, cosignée par l’évêque Jacques Gaillot ou le psychanalyste Jean-Michel Hirt. Car selon eux, ce sont le racisme et l’exclusion, qui « continuent de travailler à bas bruit le corps social », qui expliquent à la fois le succès électoral du Front national et la dérive de certains jeunes vers l’islamisme radical. Un passif colonial dont on n’aurait pas fait l’inventaire, une concurrence des mémoires qui continuerait de hanter les ghettos de la République alors même que les historiens ne cessent de fouiller ce passé conflictuel. D’où l’invitation de l’écrivain Fouad Laouri dans Libération à réintégrer une génération perdue au récit européen et promouvoir une histoire commune aux colonisateurs et aux colonisés. Mais certains aspects de la domination restent encore dans l’ombre, comme celui de la langue, qu’a exploré Pascale Casanova dans un livre récent : « La langue mondiale. Traduction et domination ». Dans les pages Débats de L’Obs , elle observe que si l’anglais est aujourd’hui la première langue traduite, elle ne traduit que très peu, tout comme dans l’Antiquité les Romains traduisaient beaucoup le grec, la langue commune de la Méditerranée, alors que les Grecs ont très peu traduit. Plus tard le latin est devenu cette langue lettrée que l’on parlait en plus de sa langue maternelle, et au siècle des Lumières, c’est notre langue qui prend le relais en Europe. Cela ne tient pas forcément à la puissance économique ou militaire, quoiqu’en dise Max Weinreich, linguiste et historien de la langue yiddish, selon lequel « une langue, c’est un dialecte qui a une armée et une marine ». Cela tient avant tout, pour Pascale Casanova, a un effet de prestige, c'est-à-dire au pouvoir de l’illusion qu’elle cherche à débusquer, notamment chez les locuteurs bilingues, tous ceux qui se trouvent, comme les immigrés, contraints de parler collectivement deux langues. Car se jouent selon elle dans cette situation des effets de domination qu’elle analyse aussi dans le champ littéraire. La langue mondiale illustre également ce fait que l’on finit par adopter la langue de ceux pour qui l’on travaille ou avec lesquels on fait des affaires, comme en témoigne l’exemple de la Chine, qui a initié des programmes d’enseignement du français pour établir ses positions en Afrique francophone, ou à l’inverse l’abandon du français lorsque ses locuteurs se retrouvent dans une zone économique d’influence anglo-saxonne, en Louisiane par exemple.

Jacques Munier

casanova
casanova

Pascale Casanova : La Langue mondiale Traduction et domination (Seuil)

Parmi les milliers de langues qui existent ou ont existé, il semble qu’il y en ait toujours eu une qui ait été plus « prestigieuse » que ses contemporaines. Le latin fut en ce sens une langue dominante jusqu’au XVIIIe siècle, le français en devint une à son tour jusqu’au XXe siècle et l’anglais a incontestablement acquis le statut de langue mondiale depuis lors. L’exemple antique du bilinguisme latin/grec des Romains cultivés montre que la langue dominante n’est pas nécessairement la langue du pays le plus puissant économiquement ou militairement (comme la situation contemporaine tendrait à le faire croire), mais que la hiérarchisation linguistique repose sur des processus spécifiques que ce livre met au jour.

Le bilinguisme, la diglossie (l’usage au sein d’une même communauté de deux idiomes remplissant des fonctions communicatives complémentaires) et, dans le champ littéraire international, les traductions d’ouvrages sont de précieux indicateurs de ce phénomène.

À travers le cas exemplaire du français, de ses transformations, des formes de domination qu’il a exercées, de l’évolution de son statut, des commentaires que son rôle et sa place ont occasionnés, Pascale Casanova propose un cadre d’analyse novateur des mécanismes de la domination linguistique. Présentation de l’éditeur

Pascale Casanova enseigne la littérature à Duke University. Elle a notamment publié, au Seuil, La République mondiale des lettres (rééd. « Points Essais », 2008), traduit dans une douzaine de langues, et Kafka en colère (2011).

L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......