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Lalangue (© Jacques Lacan)

4 min
À retrouver dans l'émission

C’est la Semaine de la langue française et de la Francophonie, et notre chaîne s’est associée à la Journée de la langue française dans les médias audiovisuels.

L’occasion de se livrer au plaisir des mots, comme disait le regretté Claude Duneton – chantre de notre langue sur France Culture – et au plaisir notamment de ceux qui mettent la puce à l’oreille, titre de l’un de ses livres sur les expressions imagées. Au départ celle-ci désignait le désir mordant éprouvé à l’égard d’une personne. Puis son sens s’élargit à celui d’inquiétude, en général, ou à ce que la traduction du portugais desasosiego a pu rendre en français comme « intranquillité », titre du Livre éponyme de Fernando Pessoa. C’est qu’à l’époque où s’est produite la mutation sémantique – le XVIIIème siècle – les puces étaient partout présentes, et l’on suppose que le sens de l’expression est venu des démangeaisons provoquées par l’insecte, et de l’agitation entraînée dans le comportement. D’où la signification moderne de "se douter de quelque chose", comme si on pouvait se douter à ses gestes qu’une personne avait des puces. Les mots en disent long, sur notre monde, et sur l’histoire qu’ils ont à la fois traversée et façonnée à titre de représentations. Aujourd’hui souvent galvaudés, instrumentalisés – voir peuple ou système – leur menue monnaie tinte malgré tout du son de la vérité, condition minimale des échanges et de la communication entre les humains. Pour ceux du moins qui savent et veulent s’entendre.

Michael Edwards, notre premier académicien britannique, professeur au Collège de France, propose dans son dernier livre une belle méditation sur le génie de la langue française

En renouant avec le genre du dialogue, en l’occurrence intérieur, il confronte sa conscience anglaise et sa voix française, en éclairant l’histoire et l’avenir possible de notre langue dans le voisinage de l’anglais mondialisé. Séduit « par le chant varié des voyelles et par l’effleurement des consonnes », il souligne par exemple « le pouvoir discret, presque paradoxal, du e que l’on dit muet. Invention des Français, exclusif à la langue française, il murmure doucement, tout au long des phrases, comme une mélodie souterraine. » C’est ainsi que le français coule, « quasiment sans interruption »… Alors que l’anglais « marche, ou court, ou vole sur des accents marqués avec force ». De Cambridge à Paris en flânant à l’ombre des langues, ce sont les Dialogues singuliers sur la langue française de Michael Edwards, publiés aux PUF

La rencontre entre les peuples peut aussi produire des étincelles. En témoigne le dernier livre de la sémiologue Marie Treps…

Maudits mots, la fabrique des insultes racistes, publié chez TohuBohu, illustre l’ingéniosité linguistique pour désigner les autres que nous, ceux que les anciens Grecs appelaient « barbares », allusion directe à leur langue incompréhensible assimilée au chant des oiseaux. Boches, bicots, chinetoques, polacks, espingoins, bamboulas, vous saurez tout – jusqu’à la nausée – sur les cloaques et méandres sémantiques du racisme tranquille, à commencer par celui qui vise les autres de l’intérieur, les youpins, l’un des plus gros chapitres du livre. Saviez-vous par ailleurs que « bougnoule » est emprunté à la langue wolof du Sénégal où il signifie « noir », dérivation évidente de l’époque coloniale, pour désigner péjorativement un individu corvéable ? Quand on parle aujourd’hui de « travail d’arabe », on oublie cette référence à l’africanité et à la mémoire de l’esclavage…

Il y a des mots intraduisibles en français, et c’est tant mieux

Un supplément de Courrier International leur est consacré. Les mots des autres et d’ailleurs, qui n’ont pas d’équivalent dans notre langue, nous obligent à des contorsions sémantiques qui font apparaître en creux le génie de chacune des langues. À la rubrique « Pouvoir », on peut lire la contribution de Leïla Slimani sur le mot hogra : « l’humiliation, le sentiment du mépris que procurent l’abus de pouvoir et la médiocrité de ceux qui l’exercent ». Il y a aussi le chapitre Amour : Nensu dit en japonais « penser tendrement, avec des battements de cœur, à une personne du même sexe ».

La dernière livraison de la revue Hermès est consacrée aux langues romanes : un milliard de locuteurs

Et le français est évidemment du nombre. « Une langue est un dialecte avec une armée et une marine », la formule colportée par le linguiste yiddish Max Weinreich est lourde de sens historique et fait signe vers l’expansion du « globish », l’anglais international qui rabote le sens et réduit la communication au plus petit dénominateur commun. Une marine et du commerce, les armes et les chiffres ne sont pas forcément favorables à la richesse des identités linguistiques. Pourtant, la biodiversité des langues est une partie essentielle de l’équilibre écologique des sociétés humaines. « Sinon – annonce Dominique Wolton en exergue au N° de la revue – après quelques années de triomphe du globish, on assistera à la révolte des peuples pour préserver leurs identités culturelles. » Parmi d’autres, l’exemple du Liban illustre le pouvoir de résistance de l’usage du français.

Par Jacques Munier

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