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Paris confiné

L’après post-Covid

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Alors que le sujet des vaccins occupe le terrain médiatique, les retours d’expérience sur le confinement continuent de faire l’objet de nombreuses publications.

Paris confiné
Paris confiné Crédits : Getty

Nicolas Celnik, qui a suivi pour les pages idées de Libération les travaux en temps réel de chercheurs en sciences sociales, affirme que « les cartons des maisons d’édition débordent d’essais sur la crise sanitaire » à paraître en janvier. Sur le site du journal il pose la question : « Que devient le travail de recherche par temps de pandémie ? » Car au-delà du confinement, certains chercheurs s’inquiètent de conséquences durables sur leurs pratiques : « contraints d’exploiter les données depuis chez eux pendant un temps, ils pourraient garder cette habitude une fois le confinement levé ». Il cite plusieurs cas de renoncements à des enquêtes de terrain, alors même que la crise sanitaire est une occasion exceptionnelle d’observer l’impact d’un événement sur la société.

Toutes les disciplines sont concernées : si géographes, sociologues, anthropologues ou ethnologues pouvaient faire valoir que l’enquête était un motif de déplacement dérogatoire, beaucoup de chercheurs se sont pliés aux règles du confinement.

En matière de sciences humaines et sociales, le travail consiste la plupart du temps à croiser des données quantitatives, traduites en chiffres comme des statistiques, et qualitatives, reposant sur la description et l’enquête de terrain. Laquelle permet, en retour, de faire surgir, « face à un événement imprévu, des pistes de réponses qui n’étaient pas imaginées dans la formulation de l’hypothèse de travail ». Comme le souligne Michel Messu, auteur de Un ethnologue chez le coiffeur (Fayard, 2013), elle « oblige le chercheur à penser » en apportant « de quoi remettre sa question de recherche initiale en jeu ». Aujourd’hui, le sociologue suggère « d’étudier les visioconférences. Comment les gens se mettent-ils en scène ? Est-ce qu’ils s’habillent bien, est-ce qu’ils floutent l’arrière-plan ? » Par ailleurs, pour exploiter les bases de données, encore faut-il qu’elles aient été constituées. Et là encore, c’est très souvent le terrain qui fournit la matière. On peut en citer quelques exemples : une équipe de chercheur de l’EHESS a enquêté sur la vie en confinement pour étudier ses effets sur les liens sociaux et les solidarités, mettant en évidence une nouvelle forme de « plasticité relationnelle » entre relations personnelles entravées, et professionnelles ou de voisinage au contraire développées. Le travail à distance a été abondamment documenté, et même l’enseignement, de la maternelle à l’université. De nombreuses collectes d’archives ont été initiées, comme celle d’Hervé Mazurel et Elizabeth Serin, l’historien des sensibilités et la psychanalyste, sur les rêves confinés, révélant « le lien profond que tissent les structures sociales et les structures psychiques ».

Un monde d'après ?

On les a beaucoup lus ou entendus, pour le meilleur et pour le pire : les philosophes ont été largement sollicités pour analyser la crise de sens que nous traversons. Les éditions Bayard publient un ensemble de textes de Jean-Luc Nancy sous le titre Un trop humain virus. Le philosophe interprète cette sollicitation comme « l’attente d’une sortie de crise par la pensée » et s’en amuse, dans une situation « où c’est très clairement un ensemble de mesures techniques et pratiques qui résoudra le problème ». Pour lui, la philosophie n’est pas « un art de la sagesse » pour temps de détresse. Au contraire, elle est « la reconnaissance de ce que le réel échappe à toute prise » et que c’est à cette « ligne de fuite » que nous sommes assignés, jusqu’à la mort, « c’est-à-dire à l’inachèvement du sens ». Une destination qui « ne fait pas un destin au sens fataliste du mot mais un envoi, une lancée ou une poussée ». Ce que Jacques Derrida appelait une « destinerrance », une destination à errer. Non pas à s’égarer, ou « faire fausse route » mais à « parcourir un espace sans routes ni repères », « l’expérience d’être expédié non seulement à l’inconnu mais à l’inconnaissable ». En chemin, cette errance « a rencontré des forces, les a utilisées puis en a produit de nouvelles », pour se protéger ou maîtriser. Et de fil en aiguille, cette « maîtrise » est devenue une fin en soi, le règne de la technique : la volonté de la volonté. Lorsque la volonté n’est plus seulement « la possibilité de décider entre des possibles » mais comme l’a bien vu Emmanuel Kant, « la faculté d’être par ses représentations la cause de la réalité de ces mêmes représentations ». C’est ce que Marx signalait aussi dans le célèbre passage du Capital sur l’abeille et l’architecte - qui a d’abord construit dans sa tête, déterminant son but, son mode d’action comme une loi. C’est ainsi que le progrès technique devient à lui-même sa propre fin. La pandémie virale dont la propagation fonctionne exactement comme tout ce que nous désignons comme « viral » est le « miroir grossissant » de cette fuite en avant.

Par Jacques Munier

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