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14 juin 2000

Le bac philo

5 min
À retrouver dans l'émission

Aujourd’hui, les bacheliers vont plancher sur la philo, on s’y colle aussi dans Le journal des idées

14 juin 2000
14 juin 2000 Crédits : Philippe Desmazes - AFP

C’est la première épreuve du bac. En 1866, sous le Second Empire dans sa phase libérale, l’épreuve instituée par Napoléon quelques décennies plus tôt adopte sa forme définitive : Victor Duruy, ministre de l’Instruction publique, organise l’enseignement de la philosophie, avec la dissertation qui en juin couronne les bacheliers d’une « baie de laurier » : baccalauréat. « On est arrivé progressivement à ce jardin à la française : introduction, annonce de plan, peut-être que oui, peut-être que non et conclusion argumentée. » résume Philippe Douroux dans Libération. « À partir de 1902 et la création du lycée moderne – précise Pierre-Henri Tavoillot – on ne demande plus à l’élève de restituer un cours, mais de penser par lui-même », voire de « penser contre lui-même ». Le professeur à la Sorbonne et ancien du cabinet de Jack Lang ministre de l’Education nationale, ajoute que « La question posée dans le sujet n’est évidemment pas celle à laquelle on doit répondre. Ce serait trop simple. L’élève doit commencer par déconstruire la question posée, la démonter, avant d’apporter des éléments de réponse ».

La déconstruction à l’usage des jeunes esprits, voilà qui nous ramène au célèbre concept de Jacques Derrida

Lequel, comme on sait, l’avait emprunté à Martin Heidegger. Il se trouve que les éditions du Seuil publient ses premiers cours, au lendemain de la défaite allemande, après quatre années de déferlement de violence armée. Celui du dénommé « semestre de guerre 1919 » s’intitule « L’idée de la philosophie et le problème des visions du monde ». Le jeune philosophe y déploie la critique d’une philosophie de la culture réduite à l’énoncé de « valeurs » que le cours de l’histoire récente a complètement discréditées. Même s’il ne fait pas d’allusion directe au contexte historique, on ne peut manquer d’y voir la marque dans le raisonnement qui conduit à la conclusion que la philosophie n’est pas une « vision du monde » et qu’elle doit trouver sa voie dans une connaissance plus originaire de l’existence humaine, par un retour à la question fondamentale de la métaphysique, la question de l’être, celle qui est posée par l’ontologie aristotélicienne : « pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien ? ». Et pourquoi sommes-nous les seuls vivants à nous poser la question ? C’est ainsi que Heidegger suggère de revenir aux conditions initiales du vécu, à l’expérience de la vie vécue dans la perspective de la phénoménologie de Husserl, une expérience qu’il n’appelle pas encore le Dasein mais ces premiers cours constituent une introduction à l’ouvrage majeur de l’existentialisme : Sein und Zeit. Par ailleurs, on le voit débattre avec le courant philosophique dominant à l’époque : le néokantisme, qui développe une théorie de la connaissance où la vérité apparaît comme une « valeur », une norme ultime réglant la pensée sous la forme d’un « devoir être ». La méthode à l’œuvre dans la critique menée par Heidegger est déjà de l’ordre de la « déconstruction », qu’il désignera plus tard du terme allemand de « Destruktion », et qu’il appliquera à l’ensemble de l’histoire de la philosophie, considérée comme un progressif « oubli de la question de l’être ».

Revenons à la déconstruction, un concept qui a connu un grand succès au-delà de la philosophie, dans les champs de la critique littéraire, des études postcoloniales et même de l’architecture

Il faut voir les bâtiments improbables ou carrément dansants de Frank Gehry, l’amoncellement de formes brisées ou fondues de sa clinique psychiatrique à Las Vegas pour faire l’expérience de la déconstruction en acte. Derrida est aux Etats-Unis une figure éminente de la French Theory. La revue L’entretien lui consacre sa dernière livraison, avec notamment l’entretien accordé à Alain Veinstein sur notre chaîne, où le philosophe rappelle les différents sens du concept, à commencer par le premier, vite abandonné à cause des résistances qu’il a suscitées : « La déconstruction, c’est l’Amérique ». Sinon, « La déconstruction, c’est parler plusieurs langues », ou encore, « La déconstruction, c’est l’impossible », et enfin « c’est ce qui arrive ». Algébriques, brèves, ironiques mais sérieuses, ces définitions ne sont pas disparates selon le philosophe : « ce qui arrive comme l’impossible », c’est la condition de l’événement. Ce n’est donc pas une méthode ou une technique mais ce qui advient dans l’hospitalité, le don ou le pardon. Même chose dans la langue et l’expérience de la traduction. L’entretien se poursuit sur l’amitié, à laquelle Jacques Derrida a consacré un livre. La revue réédite le débat de Strasbourg avec Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, trois amis. Du dernier on peut lire aujourd’hui le dialogue avec notre jeune confrère Nicolas Dutent, publié chez les Venterniers. Il y est question du corps, le grand sujet de Jean-Luc Nancy. Retour au vécu : à travers l’âme, c’est le corps qui pense, la dualité artificielle dénoncée par Descartes dissimule une « union substantielle ». Substantiel explique Nancy, c’est étymologiquement « ce qui se tient dessous, ce que nous avons appelé plus tard le sujet ». Et Descartes ajoute : « pour bien la concevoir, il vaut mieux ne pas y penser ». Conclusion : « cette non-pensée de la vie, c’est ce dont la philosophie a le plus, véritablement, à s’occuper ».

Par Jacques Munier

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