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Le bel avenir des "kamikaze studies"

5 min
À retrouver dans l'émission

Un champ nouveau, informel et potentiellement explosif : les kamikaze studies

Quelles avancées dans la lutte contre Daech ? Dans Le Monde Rachid Benzine met en garde contre tout excès d’optimisme

Car malgré un recul général sur le terrain, le porte-parole de l’organisation a lancé cet appel, destiné à galvaniser le moral des troupes : " Serions-nous défaits si nous perdions Mossoul, ou Syrte, ou Rakka, ou toutes les villes pour retourner là où nous étions auparavant ? Non, car la défaite, c'est perdre le désir et la volonté de se battre. « Daech s'est largement imposé par la terreur – souligne l’islamologue –mais, en même temps, il a répondu et continue de répondre à l'aspiration d'une sorte de " Sunnistan " que personne d'autre n'avait autorisé depuis la chute du régime de Saddam Hussein. Le recul de Daech ne signifie donc pas automatiquement le retour de la paix dans ces régions jetées dans le chaos depuis la deuxième guerre du Golfe. » Et surtout, ajoute-t-il, rien n’est moins certain que le crépuscule de l’idéologie que représente avant tout cette entité, bien avant d’être un territoire. « La jeunesse du monde, celle de nos banlieues populaires comme celle des peuples arabes, a besoin qu'on lui propose du sens, des raisons de vivre et d'espérer » martèle-t-il. Il nous faut pour cela forger des idéaux plus enthousiasmants.

Enthousiasme est donc le mot qui manque. Dans la Théorie du kamikaze, Laurent de Sutter rappelle son origine religieuse

Ce sont les Anglais qui désignèrent comme des « enthousiastes » les huguenots persécutés, accourus dans la toute jeune, première et tolérante démocratie parlementaire, manifestant leur zèle religieux d’une manière ostentatoire par des transes spectaculaires et un millénarisme apocalyptique assumé. Cette « agitation » prophétique des esprits et des corps, leurs hôtes à la fois réservés et pour certains amusés l’avaient ainsi baptisée : enthousiasme dénote une traversée du souffle divin. Or il se trouve que c’est exactement le sens du mot kamikaze, constitué du double signifiant « kaze » et « kami », soit « vent » et « dieu ». Un souffle mortel arrose de ses flammes le ciel des idées, et voici qu’est née la théorie qui manquait à notre désir. Laurent de Sutter est son messager. Sidérés nous étions, dé-sidérés, soit selon l’étymologie, désirants nous sommes devenus. Le philosophe ourle et file la métaphore, il convoque les grands auteurs : Georges Bataille et la dépense de La part maudite, Jean Baudrillard et L’esprit du terrorisme, Paul Virilio et sa Logistique de la perception dans Guerre et cinéma. On est passé du souci de comprendre et de la tentative d’expliquer à la célébration spéculative d’une « fascination » devant l’objet hybride monstrueux, chimère d’une pensée de la défaite. Je cite : « Le kamikaze est un être esthétique : il appartient au régime des apparences dont il sature pour un moment l’écologie entière, rendant invisible tout ce qui n’est pas le flash de l’explosion supposée l’emporter dans une apothéose de lumière. » Les victimes et leurs proches apprécieront l’envolée, elles dont le nombre n’est poétiquement ramené qu’à « l’instrument de mesure de cette saturation » de la lumière, alors que le but en soi du kamikaze c’est – je cite « de parvenir à ce que l’image de l’attentat devienne l’image définitoire du moment de son occurrence, qu’elle en devienne l’icône ».

Apporter des éléments pour comprendre, c’est une démarche louable…

Sans doute et je m’en voudrais de décourager ceux qui s’engagent dans cette voie. J’en appelle juste à un peu de réalisme et de discernement. Je ne suis pas sûr que nous ayons besoin d’en revenir à la société du spectacle, Guy Debord à l’appui, pour élaborer une théorie de l’attentat-suicide qui serait révélateur de nos sociétés et l’occasion – je cite « de fantastiques rendez-vous avec nous-mêmes » (Laurent de Sutter). Et je reste attentif tout en saluant l’ouverture d’un champ nouveau, informel et potentiellement explosif : les kamikaze studies, sans doute appelées, hélas, à un bel avenir… Certains s’y reconnaîtront en terrain familier, qui l’arpentent depuis longtemps, d’autres y trouveront une extension du domaine de leur théorie… Je signale à cet égard le dernier livre du psychanalyste Fethi Ben Slama, qui analyse aujourd’hui le surmoi musulman, la surenchère religieuse et le spectre du surmusulman, un symptôme apparu il y a déjà un moment en consultation en Seine-Saint-Denis : des musulmans conduits à croire qu'ils étaient « insuffisamment musulmans », et qui se mettaient en devoir d'être « plus musulmans » qu'ils ne l'étaient, en endossant les stigmates et la revendication d'une justice identitaire. On parlait d' « intégrisme » à l'époque. (Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, Paris, Seuil, 2016)

Par Jacques Munier

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