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Nuit debout

Le "bizutage social" des jeunes

5 min
À retrouver dans l'émission

Retour place de la République où les Nuits debout tricotent leur démocratie à ciel ouvert

Nuit debout
Nuit debout Crédits : Christian Hartmann - Reuters

Avec un bémol fâcheux, l’incident Finkielkraut sur lequel reviennent les pages débats du Monde. Caroline de Haas condamne les insultes mais rappelle que c’est seulement après un long moment passé à suivre une AG que le philosophe s’est fait alpaguer par quelques excités, et poliment raccompagner par un service d’ordre citoyen autant qu’improvisé. L’épisode n’a sans doute pas aggravé la sentence qu’il entendait prononcer contre la « kermesse », mais il a déclenché une petite tempête médiatique à grand renfort d’anathèmes : « fascisme, pogroms, totalitarisme. Le point Godwin atteint en moins de quarante-cinq secondes. Un record. » C’est ce que déplore surtout la militante féministe, cette « montée en mayonnaise » et puis encore ceci – je cite « si par malheur ce petit monde réussit sa vaste entreprise de découragement, nous l'entendrons à nouveau se lamenter pendant une décennie de cette jeunesse qui ne s'engage pas, qui ne rêve plus, passe son temps à jouer aux jeux vidéo et vote Front national ». Romain Goupil, pour sa part, exhorte en connaisseur les trublions à ne pas retomber dans les dérives de mai 68, avec les insultes contre Jean Vilar en Avignon, les hurlements à l'Odéon contre Jean-Louis Barrault " valet du théâtre bourgeois ", ou les crachats sur Aragon devant la Sorbonne. Et l’on mesure ainsi la marge considérable qui sépare les quelques éléments inhospitaliers de Nuit debout des querelleurs soixante-huitards. On peut rappeler, pour clore ce débat, les analyses de la philosophe Chantal Mouffe sur la nécessité du conflit en démocratie, sous peine de glisser sur le terrain de la morale et de faire des adversaires politiques des ennemis irréductibles.

Appelons-en donc à la commission « sérénité » pour tourner la page

Ou comme Geneviève Brisac à « la commission cantine à prix libre ». Elle raconte dans l’hebdomadaire Le un qu’ils « ont été confrontés aux relous de la bouffe qui ne veulent pas payer. Et ont décidé de ne pas les rejeter. L’homme sombre en costume trouve cela puéril. Est-il puéril – demande l’écrivaine – au temps des Panama papers et des kidnappings de Boko Haram, de croire en la spontanéité, en la chaleur que tisse la parole, de croire qu’un « nous » est pensable. De croire qu’on peut partager le savoir, pratiquer l’égalité du temps de parole, respecter sa voisine, sourire à son voisin ». « La bouffe vient d’abord, ensuite la morale ! » chantent les truands de L’Opéra de quat’sous et « Roland Barthes ramenait le théâtre brechtien à une seule question : « comment être bon dans une société mauvaise ? » Après le sang et les larmes de 2015 – enchaîne Éric Fottorino – voici la République rhabillée d’un sourire comme la Liberté guidant le peuple, à moins que ce ne soit l’inverse. C’est vrai, on ne se demande jamais qui du symbole ou du combat, de l’idée ou de la pratique, de la liberté ou du peuple, ouvre la marche. Jeunes toujours debout, sous sa « une » l’hebdomadaire aligne témoignages et analyses. Là aussi, comme le rappelle Bourdieu, « la jeunesse et la vieillesse ne sont pas des données mais sont construites socialement, dans la lutte entre les jeunes et les vieux. Les rapports entre l’âge social et l’âge biologique sont très complexes. On est toujours le vieux ou le jeune de quelqu’un » et les fameuses « classes d’âge » sont toujours susceptibles d’être l’objet de manipulations. Pas de ségrégation entre jeunes et vieux dans le mouvement Nuit debout. Pourtant, pour Michel Fize, les jeunes sont victimes d’une forme de « bizutage social ». « On dit du mal de la jeunesse depuis Socrate. Les adultes sont à la fois dans le dénigrement et la flatterie, dans une perpétuelle ambiguïté. » Et le sociologue de rappeler la condition réservée à la jeunesse dans son ensemble, « celle du chômage et de la précarité. Contrairement à ce que l’on entend souvent, la jeunesse diplômée n’est pas assurée de s’intégrer. En vingt ans, le nombre de diplômés chômeurs a été multiplié par trois. Nous sommes aujourd’hui à 9 % de jeunes chômeurs diplômés. » Et pour l’ensemble de la classe d’âge le taux de chômage est de 24 % des jeunes actifs de moins de 25 ans, soit 9 à 10 % d’une génération. « La société place les jeunes dans une situation d’attente. » A Grenoble Elsa Delaunay est allée rejoindre la Nuit debout. « l’AG est scandée par des prises de parole engagées, comme cette féministe qui évoque les grand-mères de famille nombreuse et la reconnaissance du travail domestique. Ou cette salariée de McDonald’s qui revendique de meilleures conditions de travail. Ou encore cet homme modestement vêtu avec un accent des cités qui exprime un message simple et touchant : les vertus de parler devant un public qui écoute. »

Par Jacques Munier

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