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Le bon usage des émotions

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À retrouver dans l'émission

La 19ème édition des Rendez-vous de l’histoire s’ouvre aujourd’hui à Blois. Leur thème cette année : Partir

« Un verbe seulement – souligne Jean-Noël Janneney, le Président du Conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire. La douceur du rêve s’y mêle au plus cruel des arrachements vers l’exil, les espérances heureuses au plus brutal des émigrations qu’infligent les drames collectifs ». Dans L’Humanité, Nicolas Dutent a choisi de décliner la proposition en évoquant le pouvoir mobilisateur des émotions qui nous parlent, comme disait récemment Georges Didi-Huberman, « d’un mouvement hors de soi ». Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello publient une Histoire des émotions de l’Antiquité jusqu’à la fin du XIXe siècle en passant par les Lumières. « Au commencement était le Verbe » dit l'Evangile de Jean. « Non! rétorque Céline dans un monologue de 1958. Au commencement était l'émotion. Le Verbe est venu ensuite remplacer l'émotion, comme le trot remplace le galop ». L’étymologie renvoie de fait au latin motus, de movere, mouvoir. Et le déplacement, l’emportement peut être sidéral… Longtemps opposées à la démarche de la raison, les émotions révèlent sous l’angle historique leur caractère social et culturel. Un langage inarticulé, non verbal mais puissamment suggestif et qui a sa grammaire intime, déclinant les formes du désir, de la colère ou de la peur, du courage, de l’envie, de la joie, l’amitié, la haine ou la pitié. « Plus que tout autre perception, l’émotion prendrait ses racines dans le statut, les croyances, les objectifs personnels et collectifs en même temps que dans le caractère propre de celui qui ressent » souligne Maurice Sartre dans l’ouvrage. « Chez les Grecs, les larmes des hommes sont publiques, « chaudes et fécondes », promesses de courage et d’héroïsme (Achille), celles des femmes sont privées « et se contentent de ravager leurs belles joues ». Festives, hiérarchisées, superstitieuses, collectives… les émotions sont bel et bien normatives » ajoute Nicolas Dutent. Un aspect qui culmine au théâtre où le sacrifice d’Iphigénie, la réprobation qui s’attache à l’inceste d’Œdipe, l’adhésion de tous à la piété d’Antigone orchestrent la catharsis. Les fêtes révolutionnaires donneront plus tard à la joie une valeur politique. Guillaume Mazeau rappelle que s’est alors développée « une morale du sentiment », faisant notamment du bon citoyen un ami. « Issue du stoïcisme la relation d’amitié concrétise de manière sensible le principe égalitaire sur lequel la nouvelle société civile doit se fonder car elle repose sur un lien social désintéressé, authentique et réciproque ».

Le mimétisme des affects, et leur pouvoir sur la vie politique, c’est l’objet du dernier livre de Frédéric Lordon qui était hier l’invité des Matins

« Les affects sont la matière même du social, et plus particulièrement, ils sont l’étoffe de la politique » affirme le philosophe qui s’en tient à une lecture spinoziste des émotions. « Il n’est pas d’idée qui serait active en nous si elle n’était accompagnée, et plus exactement liée à des affects. » Une illustration paradoxale et romantique de cette réserve de puissance que l’émotion apporte à l’action, même soigneusement reléguée dans l’intimité, le journal amoureux de François Mitterrand nous la met sous les yeux. Publiées à l’approche du centenaire de sa naissance, ces pages dédiées à Anne Pingeot, dévoilent le troublant parallélisme entre la passion amoureuse et la logique de l’action. « Qu’il raconte une partie de golf, une promenade en forêt ou un rassemblement politique – résume Jean Birnbaum dans LeMonde.fr – qu’il associe à son texte une coupure de presse, une reproduction de tableau ou un ticket de cinéma, l’essentiel est toujours ailleurs, dans l’interminable dédicace qui permet de subvertir l’imposture du monde en célébrant la vérité de l’être aimé. » Pourtant la politique s’invite dans le conciliabule amoureux, à son insu. « Ici, la place de l’art est centrale, puisque François Mitterrand partage cette passion avec Anne Pingeot, future conservatrice de musée qui jouera un rôle-clé dans le rapport du président socialiste à la culture – le Musée d’Orsay lui devrait de nombreuses collections et le Louvre sa Pyramide. « Ce Christ d’Holbein je scrute son message, note Mitterrand le 26 juillet 1964, en marge d’une reproduction collée sur le papier. L’amour de toi m’occupe tant que me voici semblable à lui – nu devant une vérité que j’ignore. » Mais les rapports de force propres à la politique ne sont jamais loin. « Le Mitterrand de ces années est celui qui a dit non à de Gaulle en 1958, et qui s’apprête à le mettre en ballottage en 1965. C’est un politique pugnace et patient, préparant la conquête du pouvoir national à partir de son fief, le Morvan ». Des « enjeux qui transparaissent dans le Journal pour Anne. Mais « le vrai sujet est ailleurs, les « menus faits » de la vie politique n’étant évoqués que pour nourrir une inépuisable déclaration d’amour. Sauf au moment où l’actualité s’intensifie : d’incroyables ellipses temporelles trouent alors ce journal. Nul commentaire de l’élection présidentielle de 1965 et de ses résultats, par exemple. Quant à l’année 1968, elle est tout bonnement escamotée… »

Par Jacques Munier

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