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Homicide à domicile, St.-Paul-en-Jarez

Le charme discret du fait divers

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À retrouver dans l'émission

Entre fait divers et téléréalité, la tendance du jour est au populisme "people"

Homicide à domicile, St.-Paul-en-Jarez
Homicide à domicile, St.-Paul-en-Jarez Crédits : Yves Salvat - Maxppp

De la saga familiale des Le Pen au cirque médiatique de Donald Trump la politique semble de plus en plus polarisée par le spectacle au détriment des idées. Dans l’hebdomadaire Le un Mark Lilla identifie l’origine de la force d’attraction du candidat républicain dans l’imaginaire américain du solitaire qui dit son fait à chacun : « Combien de films américains montrent un homme seul qui parle vrai face au pouvoir et a finalement raison contre tous ? » Et le politologue de citer Monsieur Smith au Sénat, de Frank Capra ou Un homme dans la foule d’Elia Kazan, une allégorie des années McCarthy, où un chanteur de country sortant de prison « réussit grâce à son charme et à son ambition à devenir animateur de télévision, puis leader démagogue d’un mouvement populiste ». Donald Trump n’est devenu populaire que grâce à l’émission où il jouait le rôle d’un homme d’affaires qui passait son temps à virer tout le monde. « Pour bien cerner Trump – souligne Mark Lilla – il est indispensable de saisir le théâtre de la cruauté que sont ces émissions de téléréalité et leur popularité. » C’est à partir de là « que les gens sont allées à ses meetings : pour voir en vrai celui qu’ils avaient vu à la télé ». Dans l’interview qu’il a donnée à L’Express pour la sortie de son dernier film, Woody Allen rappelle qu’il a fait tourner le milliardaire jouant son propre rôle dans une comédie sur ce que les gens sont prêts à faire pour devenir célèbres ou le rester. Exprimant des doutes sur l’éventualité de sa victoire, le cinéaste ajoute : « S’il obtient l’investiture, il essuiera la défaite la plus cuisante qu’un Républicain ait jamais connue, que son opposant soit Bernie Sanders, Hillary Clinton ou bien ma mère. »

Ce pouvoir du récit sur l’imaginaire collectif Mara Goyet va le dénicher dans les faits divers

Qui seraient en quelque sorte « nos mythes contemporains, c’est sans doute pourquoi les surréalistes les aimaient tant » ajoute celle qui depuis son enfance les rassemble dans un carnet comme un « album panini » du crime. « Leur récit a remplacé les histoires des veillées d’autrefois – ce n’est pas un hasard s’ils ont connu un grand succès au XIXe siècle, lors de l’exode rural. Ils ouvrent une brèche dans le réel, et nous font entrevoir, pour un bref moment, un monde qui ressemble au nôtre mais qui obéit à des lois différentes, à d’autres causalités. » Mara Goyet leur a consacré un livre – Sous le charme du fait divers, publié chez Stock – dont elle parle dans les pages idées de Libération. « Au Petit Chaperon rouge des contes a succédé, dans les années 70, l’auto-stoppeuse des faits divers : une version plus rustique, pataugas aux pieds. Désormais, c’est la joggeuse, Fée Clochette en fluo, qui se balade dans les forêts, et rencontre le loup. Ce personnage, c’est le concept d’« être vers la mort » du philosophe Heidegger, version Go Sport: cette figure funeste ne sait-elle pas qu’elle court à la mort? Quand j’en vois une, j’ai envie de la retenir. Les faits divers hantent notre manière de voir le monde. »

À y regarder de plus près, le fait divers obéit à des règles narratives comme tout genre littéraire, à commencer par la brièveté

Mara Goyet le compare même au haïku japonais ! « Tout est dans l’annonce, très brève, qui joue de retournements et d’équilibres. « Un homme abat d’un coup de fusil son voisin; ils étaient en désaccord pour la décoration du sapin. » Un trouble dans la causalité, disait Roland Barthes… C’est Félix Fénéon qui a donné à l’écriture du fait divers ses lettres de noblesse avec ses Nouvelles en trois lignes, comme celle-ci : « C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus. » L’écrivain Jude Stéfan estimait que tout fait divers contient une nouvelle de Maupassant en puissance. Et Georges Auclair, dans son essai d’anthropologie sociale sur le Mana quotidien, « explique que, par leur inquiétante étrangeté, les faits divers nous «retribalisent». Le doigt du baron Empain, un pull-over rouge, une cordelette ou un congélateur… dans ce monde presque animiste – commente Mara Goyet – les objets prennent une force incroyable. Les faits divers, c’est le fruit des jeux dialectiques de l’archaïque et de la modernité. »

Roland Barthes avait su dégager l’aspect littéraire dans l’affaire Dominici dans un texte célèbre des Mythologies, aujourd’hui la revue qu’il avait fondée, Communications, s’intéresse à la pauvreté

Alors que le mythe du progrès impliquait une disparition à terme de la pauvreté on constate une croissance des inégalités, même si comme le rappellent Nicolas Duvoux et Jacques Rodriguez qui ont coordonné le N°, « ce creusement des inégalités dans les pays développés s’accompagne d’une réduction des inégalités à l’échelle de la planète ». Le sociologue américain Matthew Desmond enquête sur l’apparition d’un nouveau type de lien en situation de détresse, les « liens jetables », lorsque les liens forts de la famille ou des proches font défaut…

Par Jacques Munier

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