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Le pharaon et l'enfance de Moïse : Doura Europos

Le culte des images

6 min
À retrouver dans l'émission

Si les Dix commandements condamnent les images, pourquoi Adam a-t-il été créé "à l'image de Dieu"?

Le pharaon et l'enfance de Moïse : Doura Europos
Le pharaon et l'enfance de Moïse : Doura Europos Crédits : AFP

Hier, j'évoquais l’histoire d’Adam et Ève comme le premier conte populaire de l’humanité, aujourd’hui un détail me tracasse encore…

Et là, je me fais l’interprète de la belle méditation de Catherine Chalier sur l’appel des images, publié sous ce titre chez Actes sud. Il est dit à propos d’Adam dans le récit de la Genèse qu’il a été créé « à l’image et à la ressemblance de ce Dieu dont la forme ou la face sont invisibles », note-t-elle. Mieux : Celui-là même dont il est prohibé de représenter l’image a étendu dans les Dix Commandements cet interdit à « tout ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre », donc à toutes les créatures vivantes et en particulier les humains. On sait que la Parole condamne l’idolâtrie, le culte des images. Pourtant, s’il est vrai que ce culte « a connu un très durable opprobre dans le judaïsme, comme dans le protestantisme ou dans l’islam, cela ne signifie pas que la création et la contemplation d’images ont subi le même sort », comme le montrent les fresques de la Synagogue de Doura-Europos au IIIème siècle, représentant « Abraham recevant la promesse divine, Moïse au buisson ardent et d’autres scènes bibliques ». Le Cantique des cantiques, parabole des relations entre l’âme et Dieu, n’est pas avare « de descriptions très concrètes du Bien-Aimé. Comparé au chevreuil ou au faon des biches, sa tête est plus loin décrite "comme de l’or pur, les boucles de ses cheveux qui pendent sont noires comme le corbeau", "ses yeux sont comme des colombes sur le bord des cours d’eau". » Certes, ce sont là des « images mentales », elles n’ont pas la puissance des images peintes, ni ce caractère sidérant qui semble suspendre le jugement et peut mener à l’idolâtrie. Mais, rappelle Catherine Chalier, Maïmonide s’est employé à « déconstruire » ces allégories « en jugeant sévèrement ceux qui s’autorisent de leur lettre pour se faire de Dieu une image mentale aussi fausse que celle des idolâtres qui adorent des images peintes ». Aujourd’hui, ajoute-t-elle, ceux qui lancent des imprécations contre des dessins jugés blasphématoires, « voire assassinent leurs auteurs, s’adonnent au culte de terrifiantes images mentales qui les habitent concernant Dieu ». Et il y a plus, à propos des images : la spécialiste de Levinas revient sur le texte infiniment prolixe de la Genèse. Adam est donc fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. Le terme hébreu tselem est traduit dans la Septante par le grec eikôn (image), qui ne relève pas de l’interdit puisqu’il est au contraire « enjoint aux êtres humains de faire croître et de multiplier une telle image ». Dans la Genèse, ce terme « suggère l’existence d’un lien particulier de la créature humaine, masculine et féminine, à son Créateur », dans son ombre en quelque sorte, laquelle « l’habite et l’éclaire ». « Celui qui regarde un autre être humain – commente Catherine Chalier – ne voit pas cette image-là, elle reste à l’ombre, s’il est vrai qu’il lui arrive d’en pressentir le secret, de désirer s’en approcher et de lui répondre, voire d’en répondre dans sa vie propre. »

C’est ça aussi la double nature de l’image : sa signification manifeste et son contenu latent

Je cite encore l’appel des images : « Elles donnent l’illusion que le visible se tient tout entier à disposition dans ce qu’elles montrent, alors qu’il ne devient tel que pour celui qui le perçoit dans la trace de ce qui l’excède et qui reste invisible et absent. » À l’ère industrielle et à l’époque de ce que Walter Benjamin désignait comme la « reproductibilité technique » de l’œuvre d’art, les images recèlent une autre espèce d’envers : l’argent. Au cinéma, précise Benjamin, « à la différence des œuvres de la littérature ou de la peinture, la reproductibilité technique n’est pas une condition de la diffusion massive », elle est inhérente à la production du fait même qu’elle est si chère. Dans Le supermarché du visible, publié aux Éditions de Minuit, Peter Szendi analyse l’actuelle saturation d’images et tente une généalogie de la mise en circulation et de la marchandisation générale des images. Son « essai d’iconomie » – mot valise qui signifie qu’il n’y a d’image que dans cette économie de l’échange – développe une pensée exprimée par Gilles Deleuze dans L’image-temps : « L’argent est l’envers de toutes les images que le cinéma montre et monte à l’endroit ». Le paradigme actuel, c’est la grosse production des blockbusters, et la politique de saturation booking qui consiste à les distribuer simultanément dans un grand nombre de salles. Lorsque cette stratégie ne suffit pas, le marché des produits dérivés amortit les pertes. Le film Godzilla, par exemple, a généré davantage de recettes en produits dérivés qu’en entrées. C’est un autre mode de la dispersion et de la prédation, selon le philosophe. Le blockbuster se dissémine en explosant à la façon d’une bombe à fragmentation, tout comme sous nos yeux effarés les bébés Godzilla en furie déboulent au milieu d’une cascade de ballons et de chewing-gums. La revue Transbordeur, consacrée à la culture technique de la photographie, prend acte dans sa première livraison de cette « accélération » de la circulation des images, mais s’intéresse à leur valeur patrimoniale et historique. Ou encore rituelle, comme chez les Éwé du Togo, où le portrait photographique du défunt est censé « animer les morts ». Voire conserver d’eux « le souffle de l’esprit ».

Par Jacques Munier

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