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Vue prise le 19 janvier 2006 à Paris, d'un stand de la 24e édition du salon Expolangues

Le don des langues

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À retrouver dans l'émission

Pour travailler, voyager, nouer des relations, mieux vaut parler plusieurs langues

Vue prise le 19 janvier 2006 à Paris, d'un stand de la 24e édition du salon Expolangues
Vue prise le 19 janvier 2006 à Paris, d'un stand de la 24e édition du salon Expolangues Crédits : OLIVIER LABAN-MATTEI - AFP

L’avenir appartient aux polyglottes. Plus de la moitié de la population de la planète – entre 60 et 75% – est au moins bilingue. Un grand article du magazine scientifique en ligne Mosaic, de Londres, détaille les « immenses » bénéfices du multilinguisme, sur les plans professionnel, social et cognitif. Gaia Vince, son auteure, ajoute même ses bienfaits pour la santé : il protégerait de la démence sénile et en cas d’AVC, les bilingues ont deux fois plus de chances de récupérer leurs fonctions cognitives, selon une étude indienne. C’est que le don des langues peut être tracé jusque dans le cerveau. Un neuropsychologue de l’université de Milan explique qu’un scanner cérébral permet de distinguer un bilingue d’un monolingue à la seule vue du cortex cingulaire antérieur, qui est comme un muscle cognitif, et à la quantité de matière grise qu’il contient : « plus on l’utilise, plus il est fort, gros et souple ». 

Les bilingues réussissent mieux "toute une série de tâches cognitives et sociales"

Les bilingues réussissent mieux « toute une série de tâches cognitives et sociales, de la réalisation de tests verbaux et non verbaux jusqu’à la capacité à interpréter ce que pense autrui ». Une capacité empathique à « faire abstraction de leurs sentiments et de leurs croyances pour se concentrer sur ceux d’autrui », due à une souplesse de la personnalité révélée dès les années 60 par Susan Ervin-Tripp, l’une des pionnières de la psycholinguistique. Elle avait réalisé un test auprès de femmes bilingues anglais-japonais en leur demandant de finir plusieurs phrases dans chacune des deux langues, et « constaté que ces femmes terminaient les phrases de manière très différente en fonction de la langue qu’elles employaient ». 

Tous ces bienfaits ont longtemps été ignorés, on redoutait par exemple que les enfants ne soient perturbés et ralentis par l’apprentissage de deux langues, ce qui a notamment dissuadé de nombreux parents immigrés de parler leur langue maternelle avec leurs enfants. Pourtant une étude montre que les enfants bilingues réussissent mieux que les monolingues les tests d’intelligence verbale et non verbale. Et comme dit Gregg Roberts, le champion américain de l’enseignement en immersion linguistique : « Quand on comprend une autre langue, on comprend mieux sa propre langue et sa propre culture. » 

Les enfants "recyclent" ce que disent les grands

Dans les pages idées de Libération, deux sociologues qui ont étudié la formation chez les enfants de ce que Pierre Bourdieu appelait l’habitus – la manière d’être et de se comporter – évoquent notamment le rôle du langage dans cette « socialisation primaire ». Au centre de l’enquête de Julie Pagis et Wilfried Lignier, le concept de « recyclage » : « Les critères qu’utilisent les enfants pour se repérer dans le monde social sont ceux qu’on leur assène toute la journée, sur le maintien du corps par exemple. Eux les « recyclent » pour nous parler d’autre chose. »

Les sociologues, qui publient au Seuil L’enfance de l’ordre, sous titré Comment les enfants perçoivent le monde social, ont souvent ri des mots des enfants

Mais sans jamais se moquer. « Les enfants sont drôles, et c’est pour ça que l’enquête était plaisante à faire » ajoutent les auteurs *. « Quand ils disent «Mélenchon, on ne l’aime pas parce qu’il coupe la parole», ils recyclent celle de l’institution scolaire qui leur interdit de couper la parole. » Et c’est la puissance de ce recyclage qui les a surpris : « Un exemple, le retour régulier de l’évaluation scolaire pour justifier des amitiés et des inimitiés : David, je l’aime pas, parce qu’il écrit gros. » Constamment soumis à des impératifs dans la sphère familiale ou scolaire, il n’est finalement pas étonnant qu’ils recyclent ces injonctions. « Ils disent qu’un tel «a 5%» et non pas «fait 5%». Ils regardent les résultats électoraux comme des notes, et les mal notés ont fatalement un côté nul. »

La revue Langage&Société fête ses 40 ans. Plusieurs articles de cette livraison anniversaire évoquent le multilinguisme

L’un d’entre eux illustre cette forme de « recyclage » spontané des normes, opéré par les élèves. Philippe Hambye, de l’université de Louvain, analyse le rôle du langage dans la reproduction des inégalités scolaires. Selon lui, ce n’est pas le plurilinguisme de certains d’entre eux qui fait obstacle aux apprentissages puisqu’on retrouve les mêmes difficultés chez des élèves évoluant dans un environnement francophone monolingue. D’après les résultats de l’enquête réalisée par son équipe dans deux écoles de Belgique francophone sur des devoirs écrits, c’est plutôt la façon dont certains jeunes se représentent la situation d’énonciation de la tâche qui leur est demandée qui les conduit à se soucier davantage des propriétés formelles que de la lisibilité du texte produit. Pour présenter un écrit conforme aux normes scolaires, certains sont amenés s’éloigner de leur pratique ordinaire du langage, témoignant ainsi de leur difficulté à saisir les normes propres au discours scolaire et leurs enjeux fonctionnels, « notamment parce que ceux-ci restent en bonne partie implicites ».

Par Jacques Munier

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