LE DIRECT

Le don des larmes

5 min
À retrouver dans l'émission

"Le mot émotion nous parle d'un mouvement hors de soi"

Le peuple est devenu la rengaine des populismes mais il est bien difficile à cerner

Pierre Rosanvallon parle même du « peuple introuvable » pour désigner sa représentation politique en démocratie. À l’Assemblée quatre députés sur cinq sont des hommes, les ouvriers ont disparu et la deuxième religion de France est absente. C’est que le peuple est une entité à géométrie variable, même s’il semble doué d’une remarquable permanence à travers les siècles : le petit peuple de Rome, le peuple de Paris, le peuple invisible des Algonquins au Canada, le peuple de gauche. Dans les pages débats de L’Humanité l’historien de l’extrême-droite Nicolas Lebourg démonte le puissant caractère assertif du terme. « Actuellement 19% des électeurs vivant dans des foyers ayant plus de 6000 euros mensuels pensent voter pour Marine Le Pen. » La peur du déclassement, la précarisation – « tous ces profs non titulaires que l’on envoie en première ligne d’une société en crise » – « plus que 15% des fonctionnaires qui estiment que les politiques publiques sont au service de l’intérêt général », tout cela alimente un illusoire recours au vote FN. L’immigration reste la première motivation de ces électeurs. « Et sur ce sujet les tentatives de récupération de gauche et de droite sont toujours vouées à l’échec car depuis trente ans le FN applique la même tactique : quand on le plagie, il radicalise son discours d’un cran pour conserver sa plus-value » observe l’historien qui publie des Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême-droite remettraient la France debout. « Il y a une demande unitaire, qui correspond à notre culture politique – ajoute-t-il. Insatisfaite, elle construit la demande autoritaire et pour certains le « nous » se fait sur la haine de l’autre. »

Le « nous » du mouvement social ou révolutionnaire, le philosophe Georges Didi-Huberman ne cesse de le débusquer dans les images

Comment une image peut-elle dire l’histoire, c’est la question qu’il pose dans le polyptique publié sous le titre L’œil de l’histoire, dont le 6ème opus analyse le film d’Eisenstein Le Cuirassé Potemkine. Dans Images malgré tout il scrutait fiévreusement quatre clichés clandestins pris à Auschwitz portant témoignage du processus d’extermination, et illustrant la sentence de Blanchot selon laquelle dans les camps « l’invisible s’est à jamais rendu visible ». Dans les pages idées de Libération, il s’entretient avec Cécile Daumas et Catherine Calvet de Peuples en larmes, peuples en armes. « Dès qu’il y a un soulèvement, il y a des émotions. Elles innervent alors tout le corps social – explique-t-il en précisant que « pour qu’il y ait soulèvement, il faut un partage des émotions – ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que cela suffit, politiquement et historiquement parlant ». Les larmes sont le signe marquant de ce partage des émotions. « Comment peut-on faire mourir un enfant, un jeune homme dans la force de l’âge comme Mohamed Bouazizi en Tunisie, comme Vakoulintchouk dans le film d’Eisenstein? On est accablé devant de telles «morts injustes». Alors on pleure. » Evoquant ce que les anthropologues appellent « les rites piaculaires », l’expression publique et collective des larmes, le philosophe parle de la distinction entre puissance et pouvoir. « Pleurer est sans doute une manifestation d’impouvoir: c’est souffrir, c’est subir. On«n’y peut rien».Cela correspond à un mot grec qui se trouve partout dans les tragédies, le mot pathos. On ne prend pas le pouvoir, on ne l’exerce pas, les larmes aux yeux. Antigone pleure, pas Créon. Les femmes qui pleurent, dans les tragédies grecques – mais aussi dans Le Cuirassé Potemkine, dans la Tunisie en révolte - toutes ces femmes n’avaient pas le pouvoir et ne cherchaient pas le pouvoir. Or leurs lamentations ont été d’une formidable puissance. Elles ont porté l’indignation à un point d’incandescence qui, devenu imprécation, appelle à faire justice, à se venger, à s’émanciper du tyran. Quand se plaindre devient porter plainte, alors commencent le soulèvement des peuples, le mouvement de l’émancipation, voire la révolution elle-même. » On découvre alors une émotion qui sait dire « nous » et pas seulement « je », « un pathos qui n’est pas seulement subi mais se constitue en praxis ».

On finit sur une note plus légère : le dernier N° de la revue France Culture papiers vient de paraître

Une sélection trimestrielle parmi les 2000 heures d’antenne produites par notre chaîne, la centaine de programmes et les 3500 invités reçus en trois mois… De la radio à lire et à voir. Parmi les près de 200 pages replètes de cette livraison, j’évoquerai le beau documentaire de Michel Pomarède et Christine Diger sur Janis Joplin, « née au Texas d’une mère grenouille de bénitier et d’un père ingénieur dans le pétrole » mais dont la voix fiévreuse charriait le blues. « Le blues n’est pas une musique triste mais une musique faite pour exorciser la tristesse ». Et ma passion de tintinophile me conduit à recommander la cartographie des pays imaginaires de l’émission Planète Terre du géographe Sylvain Kahn, avec notamment François Schuiten, qui évoque notamment, dans Le sceptre d’Ottokar, La Bordurie, la Syldavie, petite monarchie plaisante et pacifique menacée par la Bordurie – le pays du bord, dont le nom évoque aussi les ordures, dominé par un régime surarmé de comploteurs.

Par Jacques Munier

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......