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Le féminisme musulman

4 min
À retrouver dans l'émission

Pas besoin d’attendre le 8 mars pour parler des femmes, du féminisme et – osons-le – de l’avenir de l’homme

« La plupart des écrivains produisent des œuvres dans l’espoir de pouvoir répondre à la question qui les travaille, ou les tourmente » écrit Najwa Barakat dans sa chronique de La Croix. « En ce qui me concerne – poursuit-elle – la violence a été, et restera, l’éternelle question qui m’a été imposée par la triste expérience de la guerre civile libanaise, par l’appartenance à une culture méditerranéenne qui érige la vendetta, l’honneur et le machisme en valeurs absolues, ainsi qu’à une région du monde qui, après avoir connu les méfaits du colonialisme, accède à des indépendances offrant le pouvoir à des militaires sanguinaires et despotes, pour connaître enfin un « printemps arabe » vite transformé en bain de sang, en chaos total. » La séquence décrit en quelques lignes le nœud gordien qui nous enserre aujourd’hui à la manière d’un nœud coulant. L’auteure de Ya Salam ! n’a cessé d’explorer dans ses romans les stupeurs et les impasses de la férocité humaine à partir de son expérience de la guerre civile, et elle a en particulier porté une lumière crue sur les rapports de domination homme-femme en dénotant, au delà du contexte libanais, méditerranéen et multiculturel, leur résonnance universelle. À mi-chemin de l’universel et de l’ancrage communautaire un féminisme musulman se développe, auquel est consacré un dossier de L’Obs en pages débats. Et du débat, ce mouvement en suscite. En amont, avec la mise en garde contre l’instrumentalisation du féminisme par un discours xénophobe, mise en garde adressée par des philosophes et sociologues comme Judith Butler aux Etats-Unis ou Elsa Dorlin, Nacira Guénif, Christine Delphy en France. En aval avec la polémique suscitée par la tribune de Kamel Daoud dénonçant la misère sexuelle du mâle musulman, en cause selon lui dans les agressions de la St. Sylvestre à Cologne. Entre ces deux moments et dans une relative indifférence s’est développé dans le monde anglo-saxon, en Iran ou en Malaisie un courant féministe islamique qui revendique un « droit à l’interprétation » des textes en distinguant les prescriptions liées à un contexte révolu – comme l’esclavage, le butin de guerre ou le concubinage – du message universel : justice, équité, dignité humaine qui n’induisent pas de discriminations sexistes. Ce droit à l’interprétation a d’ailleurs toujours été une constante dans l’histoire de l’Islam. Il est aujourd’hui battu en brèche par des fondamentalismes nés dans la modernité et qui ne sont au bout du compte qu’une interprétation parmi d’autres même si fâcheusement tendues vers l’hégémonie. Mais au Maroc, par exemple, le mouvement du Printemps de l’égalité, une coalition de 26 associations féministes, a obtenu en 2004 la révision du Code de la famille, avec à la clé l’égalité des époux devant la loi. En Turquie, les féministes laïques, islamiques, kurdes et lesbiennes se sont unies en 2007 pour faire voter une loi contre la violence faite aux femmes. Et en France, féministes « historiques » et femmes musulmanes se sont regroupées dans le collectif « Féministes pour l’égalité », au sein d’un mouvement né en réaction à la loi de 2004 interdisant le port du voile à l’école et jugée discriminatoire. La sociologue belge Malika Hamidi va même jusqu’à considérer que le port du voile qui leur donne visibilité, est pours les femmes musulmanes une forme d’« empowerment », d’affirmation et de pouvoir d’agir, « une façon de proclamer qu’elles sont libres de définir elles-mêmes leurs propres schémas d’émancipation ». Réintroduire le religieux dans la libération des femmes, c’est le crédo de cette mouvance qui n’hésite pas à se référer à la théologie de la libération et à son rôle dans la lutte contre les dictatures d’Amérique latine.

Mais le dossier de L’Obs, coordonné par Éric Aeschimann et Marie Vaton fait également état des fortes réticences des féministes laïques

Pour la sociologue d’origine iranienne Chahla Chafiq, le féminisme musulman est – je cite « un label érigé dans des laboratoires d’études occidentaux par des Iraniennes intellectuelles exilées, coupées du terrain de leur pays d’origine et confrontées à la double et douloureuse expérience du déclassement et de la difficile intégration dans des pays aux valeurs modernes ». Selon elle, « l’opération ne serait que le faux nez d’un islamisme à visage européen », et comme l’affirme Abnousse Shalmani, l’intempestive auteure de Khomeini, Sade et moi, un mouvement « prétendument moderne parce que pseudo-féministe, un salafisme en costume-cravate imposé par Tariq Ramadan et les Frères musulmans ». Elle met en garde contre le risque de récupération du féminisme à des fins politiques et estime que « lorsqu’on parle de féminisme musulman ou islamique, on essentialise le fait d’être musulman avant tout ». Le débat est ouvert, il serait temps d’y prêter attention.

Par Jacques Munier

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