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Barbe la grande martyre ou sainte Barbe ou Barbara (en grec et en latin) est une sainte fêtée le 4 décembre par les orthodoxes et les catholiques

La compagnie de tous les saints

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La fête religieuse de la Toussaint est l’occasion de s’attarder sur la figure charismatique du saint, et pas seulement dans le christianisme.

Barbe la grande martyre ou sainte Barbe ou Barbara (en grec et en latin) est une sainte fêtée le 4 décembre par les orthodoxes et les catholiques
Barbe la grande martyre ou sainte Barbe ou Barbara (en grec et en latin) est une sainte fêtée le 4 décembre par les orthodoxes et les catholiques Crédits : Jean-Philippe Tournut - Getty

En première approche, celle des chemins qui mènent aux lieux consacrés par sa présence, ou tout au moins par ses reliques : locaux ou au long cours, éphémères ou durables, ils témoignent d’une ferveur populaire qui a parfois débordé les Églises. L’expérience – collective et intime à la fois – où le geste l’emporte sur la parole, se fait à destination d’un lieu sacré : cosmique lorsqu’il consacre des fleuves, des sources ou des montagnes, marqué par une théophanie comme la Terre sainte à Jérusalem, ou encore investi par le culte des corps saints autour de leurs tombeaux. Un culte souvent lié à leur pouvoir thérapeutique supposé. La culture des miracles fut longtemps le motif principal des pèlerinages. Mais au tournant des XVIe et XVIIe siècle, le médecin bâlois Thomas Platter témoigne du doute naissant sur ce pouvoir de guérison. Visitant le sanctuaire de Montserrat, il ironise sur les vestiges accumulés des « miraculés » de la Vierge Marie : « des vieilles roues de charrette en grand nombre, des cannes d’aveugles et de paralytiques, des béquilles, des bâtons de pèlerins, et tout ça en quantité, en amoncellement dans cette église ». 

Reste le pouvoir charismatique de la figure médiatrice du saint. Max Weber l’a beaucoup étudié, au croisement des traditions occidentales et orientales. Un don qui dépend beaucoup de la valeur qu’on lui accorde, car nous sommes dans le domaine des « croyances ». Résultant de compétences acquises, de l’héritage transmis et de propriétés individuelles, le charisme est loin d’être « naturel », quoi qu’il en ait. L’analyse du composé instable d’inspiration divine et de traduction humaine impliqué dans le message des prophètes célèbre la tâche surhumaine d’interprétation, née de la certitude foudroyante d’être parvenu à saisir le sens de ce qui a été vécu sous forme de visons ou d’extases. Dans l’islam, le culte des saints est marginal, populaire et local – c’est dire son importance relative mais réelle. La condamnation de l’idolâtrie le cantonne dans la marge de la religion « vernaculaire ». Le soufisme y déploie ses figures transgressives et sublimes. Le terme soufisme désigne l’ensemble des courants et des confréries mystiques de l’islam. Si quelques grands noms sont parvenus jusqu’à nous, comme Rûmî, Ibn Arabi, Sohravardi ou Hallaj et ce dernier notamment grâce à Louis Massignon, nous ignorons pour l’essentiel l’importance et même l’étendue géographique de ces écoles de spiritualité dont la tradition s’est longtemps perpétuée. Spécialiste de la mystique musulmane, Alexandre Papas avait fait dans, Mystiques et vagabonds en islam le portrait, largement nourri de leurs propres textes, de trois grands soufis qalandar : Mashrab le Buveur, Zalîlî le Vil et Nidâ’î le Bruyant, qui ont sévi du milieu du XVIIe au milieu du XVIIIe siècle en Asie centrale sur un immense territoire qui va des portes de la Chine jusqu’à Samarkand ou Istanbul et s’approche de l’Inde. Ils appartiennent au courant qalandar, un mot qui d’après ses premières occurrences dans la littérature persane désignait par antiphrase (un procédé très répandu en Orient), les rebuts de la société, ou encore – je cite – « un proxénète qui joue sur un instrument à moitié cassé et qui mendie pour du vin ». Le premier qalandar attesté dans un écrit en dialecte kurde, le dénommé Bâbâ Tâhir ‘Uryân, mort vers 1019, se décrivait ainsi : « Je suis ce paria qu’on appelle qalandar, rien ne m’appartient et je n’ai ni toit ni foyer ; le jour je vagabonde de par le monde et la nuit j’ai une brique pour oreiller ». D’autres auteurs rapprochent le mot de notre expression « sans domicile fixe » et il est vrai que le qalandar interprète littéralement et fait sienne cette formule du Coran : « ne t’avait-Il pas trouvé orphelin et t’a assuré le logis ? Ne t’avait-Il pas trouvé errant et t’a guidé ? Ne t’avait-Il pas trouvé pauvre et t’a enrichi ? ». Dans l’ensemble on peut définir, avec Alexandre Papas, le soufisme qalandar comme un mouvement de jeunes lettrés qui quittent les sentiers battus de la religion pour se faire mendiants et vagabonds en adoptant des signes extérieurs reconnaissables. Nés orphelins comme le rappelle le Coran, certains vont nus, d’autres revendiquent l’état de paria et s’affichent dans les bordels ou les tavernes, même si la débauche reste le plus souvent symbolique et l’ivresse une métaphore rodée de l’extase mystique. D’autres encore fustigent les puissants, qui les vénèrent pourtant et boivent leurs paroles, jusqu’à ce que certains d’entre eux finissent par en avoir leur claque et abrègent l’existence terrestre de ces « fous d’Allah ». Tous prêchent et haranguent, beaucoup font le récit de leurs errances, de leurs ascèses et de leurs méditations. Dans un nouvel ouvrage paru au Cerf, Ainsi parlait le derviche. Les marginaux de l’islam en Asie centrale XVe-XXe siècle, Alexandre Papas reprend le chemin de ces vagabonds célestes. L’un d’entre eux avoue sans ambages « les vices ou conduites à risque auxquels s'adonnent les mystiques: "nous reluquons les jeunes amants, le vin nous l'adorons. Si nous tendons la main vers la table de jeu/ D'un coup de dés, c'est notre existence l'enjeu"… Nous ne pratiquons pas l'ascétisme faux. »

Par Jacques Munier

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