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A bord de l'Aquarius

Exil, la condition humaine

5 min
À retrouver dans l'émission

Cinq ans après le naufrage de Lampedusa qui avait provoqué 366 morts le 3 octobre 2013, le maire de la ville de Riace, en Calabre, soupçonné d'aide à l'immigration clandestine, a été arrêté.

A bord de l'Aquarius
A bord de l'Aquarius Crédits : G. Bouys - AFP

Et c’est tout un symbole, que relèvent Jérôme Gautheret et Margherita Nasi dans Le Monde, « du virage opéré par l'Italie, ces derniers mois, sur la question migratoire ». Il y a cinq ans, le drame « avait poussé le gouvernement Letta à mettre sur pied l'opération " Mare Nostrum " (visant à secourir les migrants en mer) ». L’homme qui a été placé aux arrêts domiciliaires est lui aussi tout un symbole, celui de l’accueil et de l’intégration des migrants. Domenico Lucano a relancé l’activité de la petite ville de 2000 habitants dont il est le maire grâce aux 600 étrangers qui y ont élu domicile. Le modèle d’intégration mis en place permet de combler les vides créés par l'exode rural, de rétablir l’artisanat, et de rouvrir l’école et les bars. En août, " Mimmo " Lucano avait entamé une grève de la faim pour protester contre la décision du ministère de l'intérieur de lui couper les fonds. Il avait reçu le soutien du président de la région Calabre, Mario Oliverio (Parti démocrate), dénonçant une « volonté politique d'étouffer le modèle Riace, qui contredit la ligne xénophobe du gouvernement ». Et celui de Roberto Saviano, l'auteur de Gomorra. Dans le grand entretien accordé aux Inrockuptiblesà l’occasion de la sortie son premier roman Piranhas, qui raconte le quotidien des jeunes mafieux de cette ville-monde qu’est devenue Naples, l’écrivain revient sur la question des migrants. 

Le gouvernement italien dit que des gens comme moi ou comme les ONG favorisent l’arrivée des migrants, alors qu’ils savent bien que le flux de ces personnes qui souffrent ne pourra être arrêté. Plutôt que de comprendre comment l’Europe va vivre avec ce flux, on communique autour d’un petit théâtre morbide en trouvant de nouveaux mots pour exprimer le racisme et la xénophobie. Mark Twain disait : Un mensonge peut faire le tour de la terre le temps que la vérité mette ses chaussures.

Mare Nostrum

La page Débats de La Croix pose la question lancinante du sauvetage en mer à propos de l’Aquarius, privé de pavillon par Gibraltar puis par le Panama, et toujours à quai à Marseille. SOS Méditerranée, l’association qui l’affrète, appelle les citoyens français et européens à se rassembler samedi pour soutenir sa mission. Christophe Deltombe, le président de la Cimade, estime que l’Aquarius, dernier bateau humanitaire actif en haute mer, doit poursuivre sa mission. 

La prétendue collusion entre les passeurs et les ONG en Méditerranée est une accusation lancée en 2016 par le groupuscule d’extrême droite néerlandais Gefira. Elle a été reprise par le Financial Times qui l’a ensuite démentie. L’agence européenne Frontex s’est aussi fait l’écho de cette rumeur, avant de faire machine arrière. 

Et de pointer la responsabilité de l’Union européenne, qui « a contribué à arrêter l’opération Mare Nostrum par laquelle la marine italienne pratiquait le sauvetage en mer des migrants jusqu’en 2014 ». Le président de l’organisation créée en 1939 pour venir en aide, notamment, aux populations évacuées d’Alsace et de Lorraine, l’affirme haut et fort : « La France se grandirait aujourd’hui en accordant son pavillon à l’Aquarius. Ce bateau doit continuer à sauver des vies. Bien sûr, il ne peut prendre en charge qu’une partie infime des sauvetages. Mais c’est un symbole. » Un symbole… Le mot revient, il en remontre aux discours qui recyclent sans relâche les images de la submersion, de l’invasion, de l’insécurité. Faut-il rappeler que « si l’on rapporte le nombre de migrants à la population des pays européens, l’an dernier, l’Allemagne a accueilli 4 000 réfugiés par million d’habitants. Le ratio en France a été de 608 réfugiés par million de Français » ? 

La condition de l'exilé

De quoi le migrant est-il le nom ? L’exilé ne se réduit pas à l’instrumentalisation dont il fait l’objet dans la rhétorique de l’extrême-droite, qui gagne à droite et ailleurs dans le vide sidéral des idées politiques. L’exilé, le migrant, est une figure anthropologique de haute époque, l’autre nom de la condition humaine. Sans pour autant remonter aux grandes migrations préhistoriques qui ont donné à l’humanité son visage actuel, on peut rappeler la tradition des anciens Hébreux qui désignait comme exilique ou exilien tout ce qui a trait à la déportation à Babylone : la littérature, l’histoire, les rites et la liturgie. Exilarque était le nom de celui d’entre eux qui conduisait les déportés. D’où le néologisme « exiliance » qui consonne vaguement avec « résilience », pour définir l’existence des exilés – le plus souvent sans retour, pourtant. Évoquant un autre épisode biblique relatif à l’exil, Emmanuel Levinas écrivait dans Humanisme de l’autre homme : « La condition – ou l’incondition – d’étrangers et d’esclaves en pays d’Égypte rapproche l’homme du prochain. » De là vient chez lui cet impératif éthique qui tranche avec l’idéologie du sol natal chère à son maître Heidegger : « Personne n’est chez soi ».

Par Jacques Munier

A lire aussi : Nouvelle revue de psychosociologie Numéro 25 Migrants, réfugiés, exilés : résistances et créativités (Erès)

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