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Le web, héritier de l'esprit des tabloïds?

Contre l’information mensongère

5 min
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La proposition de loi sur les fake news est débattue aujourd’hui à l’Assemblée nationale.

Le web, héritier de l'esprit des tabloïds?
Le web, héritier de l'esprit des tabloïds? Crédits : Getty

Après modification par la commission des affaires culturelles, le texte ne prévoit plus de lutter contre les « fausses informations », mais plutôt contre « la manipulation de l’information », excluant ainsi « les propos humoristiques, satiriques ou diffusés par erreur ». Mais l’essentiel demeure : permettre à la justice d’interdire la diffusion de fausses nouvelles en période électorale. Nombreux sont ceux qui dans la presse s’interrogent aujourd’hui sur la définition d’une « fausse nouvelle », celle qui devra permettre au juge de trancher. Rappelons la prose alambiquée du texte discuté en séance ce jeudi : 

Toute allégation ou imputation d’un fait dépourvue d’éléments vérifiables de nature à la rendre vraisemblable.

Commentaire de Naïma Moutchou, députée LREM et rapporteure de la loi, dans L’Humanité : il s’agit de se prémunir contre le risque « de voir malmené le débat citoyen par la propagation d’informations controuvées, en particulier dans les moments où la démocratie s’exprime le plus fort, par le vote ». Une précision importante : sont visées les informations mensongères « qui seraient diffusées artificiellement (par des liens sponsorisés ou par des robots, par exemple), en toute mauvaise foi, c’est-à-dire avec la connaissance de leur fausseté, et qui seraient de nature à altérer un scrutin d’ampleur nationale ». Dans les mêmes pages Débats & controverses du quotidien, sa consœur communiste Elsa Focillon estime que cette loi « jette en pâture le peuple numérique ». 

Le rôle des plateformes numériques

Véronique Groussard et Marie Guichoux ajoutent dans L’Obs que pour enrayer la propagation des fake news, il faudra contraindre « les plateformes à la transparence » en rendant publiques « l’identité des sponsors de tel ou tel sujet » ainsi que « les sommes versées pour gonfler des informations à l’hélium et leur donner une visibilité XXL ». Et finalement, le juge, saisi en référé par un candidat ou un parti, devra « sous quarante-huit heures, non pas démêler le vrai du faux mais trancher : est-il face à une opération de manipulation de l’opinion ou non ? » L’exercice se corse d’une difficulté supplémentaire. « Pour alimenter ses présomptions, il faudrait – suggère Arnaud Mercier – lui adjoindre des spécialistes du “path checking”, ces experts qui retracent les voies de dissémination d’une information. » Le professeur en sciences de l’information à l’Institut français de presse et président du site The Conversation, estime dans La Croix que « l’intervention d’un juge des référés pose trois problèmes ». Elle « court-circuite la juridiction habituellement compétente en matière de litiges de droit de la presse : la 17e chambre du tribunal de grande instance de Paris, plutôt favorable aux médias ». L’urgence pose question : « quelle crédibilité a un juge pour examiner en moins de 48 heures la vraisemblance de ce qui est diffusé sur une plate-forme numérique ? » Enfin, pour vérifier la véracité des faits, « il existe un métier dont c’est la spécialité : le journalisme. » 

Sensibiliser les internautes

Le projet de loi insiste sur la sensibilisation des internautes. Car ceux qui partagent des fake news sur les réseaux polluent leur environnement, souligne Emeric Henry dans les pages idées de Libération. Le professeur d’économie à Sciences Po propose de s’inspirer des taxes imposées aux entreprises polluantes pour les inciter à changer, en rendant le partage d’informations douteuses plus contraignant pour les internautes : « le fait que le partage d’article n’a aucun coût ne pousse pas les usagers à prendre en compte leur effet polluant sur les connaissances de leur entourage ». Il suggère de « créer un coût indirect au partage d’un article douteux (et ralentir sa diffusion) en demandant à l’internaute de cliquer sur un lien qui lui rappelle que ses actions ne sont pas sans conséquence ». Rectifier ou bloquer une information malveillante et fausse a une efficacité douteuse une fois qu’elle a été diffusée, alors que notre vulnérabilité à l’exposition initiale est largement démontrée. D’autant que « comme l’indique une étude récente parue dans la revue Science, les fake news circulent plus vite que les vraies nouvelles. Utilisant des données de Twitter, ses auteurs montrent qu’elles prennent trois fois moins de temps pour atteindre 20 000 personnes que les vraies pour en atteindre 10 000 ». 

La désinformation et l'économie du web

Pour Francesca Musiani, c’est au fonctionnement même et au modèle économique du Web qu’il faut s'en prendre pour enrayer la propagation de fausses  informations. Et notamment les pratiques de profilage publicitaire et de fidélisation. La chercheuse souligne dans Le Monde qu’une véritable " industrie de la désinformation " s’est constituée « puisque les grandes plates-formes ont une incitation économique à donner la priorité aux contenus sensationnalistes » entraînant « la polarisation et la radicalisation des débats ». Dans ce domaine les avancées technologiques profitent aux artisans de la déstabilisation et du doute. Après les fake news, voici les deep fakes. Le site BuzzFeed a créé une vidéo plus vraie que nature où l’on voit Barack Obama déclarer que le président Trump est un idiot, un montage sophistiqué pour alerter sur les risques de la désinformation en milieu virtuel. Mais là, on veut bien le croire sur parole…

Par Jacques Munier

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