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Film pour adultes, 1968

Droit des femmes : Habeas corpus

5 min
À retrouver dans l'émission

Avec la lutte contre le harcèlement et les violences sexuelles s’ouvre une nouvelle étape de l’émancipation des femmes.

Film pour adultes, 1968
Film pour adultes, 1968 Crédits : Getty

Pour Judith Butler l’importance du mouvement #metoo aura été de mettre en évidence « l'existence systémique et omniprésente de la conduite sexuelle coercitive contre les femmes ». La philosophe insiste dans L’Humanité sur le caractère structurel de cette coercition, qui était jusqu’à présent réduite à quelques cas extrêmes, lorsque la honte des victimes n’avait pas étouffé la récrimination, ce qui attribuait à cette forme de violence continue une sorte de « statut furtif ». 

La cause commune de l'émancipation

Il faut dès lors, selon elle, penser la discrimination au-delà des cadres convenus, même ceux de la « domination masculine » ou des « rapports d'exploitation et d'aliénation permanents au sein du capitalisme ». Dans le « climat actuel des politiques réactionnaires », avec la montée de discriminations liées à la race, la religion, la sexualité ou le statut d’immigrant, « la tâche n'est pas de trouver un cadre unique ou synthétique, mais de trouver une façon de penser en alliance. L'alliance est large et elle est en expansion, et c'est une lutte pour une démocratie plus radicale. » Une cause commune, donc, mais qui passe aujourd’hui plus que jamais par cette marche à l’égalité des femmes. Laquelle semble avoir pris dans le contexte actuel une tournure nouvelle. La maîtrise de leur corps, toile de fond de deux siècles de combats législatifs, se joue désormais aussi pour les femmes dans le périmètre du corps réel, concret. Il ne s’agit plus seulement du corps symbolique du genre social imposé ou de la maternité subie, mais d’une intimité délivrée de la sujétion sexuelle. 

Le corps dans sa dimension intime et charnelle

Dans les pages Idées de Libération, Noémie Rousseau analyse cette nouvelle étape de l’émancipation : « Face à la violence masculine, les femmes veulent reprendre possession de leur sexualité, leurs désirs, leur santé. » Car, pour Camille Froidevaux-Metterie, citée dans l’article « L’émancipation n’est pas synonyme de désincarnation. Les féministes ont longtemps eu du mal à penser le corps des femmes autrement que comme un vecteur d’aliénation qui les enferme. » Ce qui expliquerait un certain décrochage des jeunes femmes au début des années 2000, commente la journaliste qui ajoute que « La nouvelle génération fait surgir dans le débat public un corps charnel, intime, qui n’enferme pas, qui ne remet pas les femmes en position de soumission à Mère Nature. » Et Camille Froidevaux-Metterie insiste : «Maintenant que les femmes sont en train de devenir des hommes comme les autres dans la sphère sociale, qu’elles investissent le monde du travail et la vie politique, elles réinvestissent le dernier bastion de la domination masculine qu’est le corps dans sa dimension sexuelle. C’est un approfondissement de la dynamique d’émancipation qui se déploie jusqu’au fond des entrailles féminines pour donner naissance à de nouveaux combats les plus intimes. » Et l’auteur de La révolution du féminin, qui parle d’une « sexualité enfin libre, égalitaire et épanouissante », ajoute : 

La pénétration n’est pas le prérequis de l’orgasme, c’est la stimulation clitoridienne interne ou externe, qui en est la condition. Autrement dit, les femmes n’ont pas besoin des hommes pour jouir. Il faut se saisir de cette occasion de parler des modalités du plaisir et des relations avec les hommes.

La revue Sensibilités (Anamosa) a consacré sa dernière livraison au thème du corps au paroxysme. Irène Le Roy Ladurie y aborde la question de l’orgasme au féminin et des mots pour le dire : « le discours érotique est une poésie des surfaces », résume-t-elle. Elle cite Aragon, Le Con d’Irène, et la montée du plaisir : 

Déjà une fine sueur perle la chair à l’horizon de mes désirs. Déjà les caravanes du spasme apparaissent dans le lointain des sables.

Et elle s’attarde sur le terme qui désigne l’orgasme comme une « décharge » : « passant insensiblement de la virile éjaculation à la métaphore océanique ». Les mots charrient des représentations, ils parlent parfois à notre insu. Florence Montreynaud a entrepris de débusquer les éléments de sexisme que certaines expressions comportent spontanément. « Quand la langue française fait mal aux femmes », le titre de son livre est explicite : Le roi des cons (Le Robert) 

Changer les mots

C’est qu’il faut commencer par dénoncer l’usage dégradant de ce terme qui désigne d’abord le sexe féminin, comme l’a fait Paul Léautaud à l’adresse de quelqu’un qui traitait un autre de con : « Pourquoi le qualifier ainsi ? Il n’en a ni l’agrément, ni la profondeur ». Et la linguiste suggère de préférer des « insultes pittoresques liées à la verge : jean-foutre, pauvre gland, banane, tête de nœud ou foutriquet. » La langue de la sexualité regorge de tournures sexistes, parfois insoupçonnées, comme le terme « préliminaires », qui laisse entendre que l’on va tourner autour du pot avant de passer aux choses sérieuses… soit la pénétration. D’autres expressions sont tendancieuses, comme « crime passionnel », qui sous-entend qu’on peut tuer par amour, une qualification que le code pénal ignore alors que le meurtre par conjoint constitue la moitié des féminicides, l’appellation juridique de l’homicide d’une femme en raison de son sexe. Conclusion : « Changer le monde prendra un certain temps. Changer les mots, c’est possible tout de suite ».

Par Jacques Munier

Chroniques

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