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Un concessionnaire d'esclaves, Alexandria, Virginie (États-Unis), vers 1865.

La longue marche des esclaves

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C'est aujourd'hui la Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leur abolition.

Un concessionnaire d'esclaves, Alexandria, Virginie (États-Unis), vers 1865.
Un concessionnaire d'esclaves, Alexandria, Virginie (États-Unis), vers 1865. Crédits : Getty

Avant son abolition sur près d’un siècle, entre la fin du XVIIIe et la première moitié du XIXe siècle, l’esclavage a été un système de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme aussi ancien et répandu que les sociétés humaines. Une véritable « institution », en somme, étudiée comme telle par l’anthropologue Alain Testart – décédé en 2013 – dans un livre qui paraît chez Gallimard sous ce titre : L’institution de l’esclavage. Une approche mondiale. Il s’agit de la reprise, complétée et actualisée, d’un ouvrage publié en 2001 : L’esclave, la dette et le pouvoir. L’esclavage est certes une donnée économique essentielle dans les sociétés antiques mais il est aussi intimement lié au pouvoir, estime Alain Testart, et pas seulement en vertu du statut juridique ou coutumier qui lui est conféré. Les transformations de ce statut sont révélatrices de l’évolution des sociétés primitives ou antiques : elles accompagnent, voire constituent l’un des marqueurs de l’émergence de l’État. Lequel se manifeste en général par un encadrement et une amélioration de la condition servile. C’est par exemple Solon, à Athènes, qui abolit l’esclavage pour dettes menaçant les plus pauvres des citoyens et qui met ainsi fin à ce que l’auteur désigne comme « l’esclavage interne ». Deux conséquences s’ensuivent, qui caractériseront l’esclavage occidental : « la guerre, ou la razzia, est l’unique source primaire de l’esclavage » et « les esclaves d’une cité sont tous des étrangers ». 

La condition servile

Même principe à Rome puis dans le monde chrétien : Charlemagne ne fera pas d’esclaves parmi les chrétiens, de même que l’Empire byzantin, « qui alimente ses marchés d’esclaves en prélevant un lourd tribut sur les populations restées païennes de l’Europe orientale », et auquel on doit le mot issu de « slaves » en remplacement du « servus » romain en usage depuis un bon millénaire. En Afrique, où l’esclavage interne était souvent pratiqué, la même évolution existe : dans le royaume Ashanti, l’un des plus puissants de l’Ouest africain, l’esclave bénéficiait d’un statut protecteur. Son maître n’avait pas droit de vie et de mort sur lui, seul le pouvoir royal ayant le monopole dit « du couteau ». Il pouvait constituer et conserver un patrimoine, et même porter plainte contre son maître. Conclusion d’Alain Testart : « les pouvoirs forts protègent l’esclave tandis que le régime des cités-États ne le fait pas nécessairement ». Et surtout, de cette évolution d’ensemble des sociétés il tire un élément essentiel et universel de la condition de l’esclave : « l’exclusion », de la Cité, de la catégorie des hommes libres, des liens sociaux et de la parenté. 

La pensée de l'abolitionnisme

Autant l’institution de l’esclavage est révélatrice de bien des aspects des sociétés antiques, primitives ou même modernes à travers la traite, autant l’abolitionnisme devient le fer de lance d’une évolution des esprits concernant les droits humains au siècle des Lumières. « Pour la première fois dans l’histoire humaine – écrit Marcel Dorigny dans Les abolitions de l’esclavage, publié aux PUF – se développait une réflexion philosophique, éthique ou religieuse, fondée sur l’affirmation de l’unité de l’espèce humaine, débouchant sur une condamnation du principe même de l’existence de l’esclavage, dont la pratique est attestée dans presque toutes les sociétés humaines et n’a jamais été auparavant condamnée en tant que telle. » Parallèlement à ce mouvement des idées, l’historien évoque les nombreuses formes de résistance des esclaves eux-mêmes à l’époque coloniale. Le refus du travail ou à tout le moins le manque de zèle, qui entraînait l’usage du fouet 

Ce travail sous la contrainte permanente a été à l’origine d’une des critiques des économistes libéraux, qui y voyaient une preuve de l’archaïsme du travail servile, incompatible avec la division du travail et la mécanisation en cours au XIXe siècle.

Il y eut aussi des tentatives d’assassinat du maître ou de ses collaborateurs, qui éclairent le contexte de cette phrase fameuse de Diderot : 

Celui qui justifie un tel système mérite du philosophe un profond mépris et du Nègre un coup de poignard.

Le refus des femmes, par tous les moyens, d’enfanter de petits esclaves, les suicides ou les révoltes au cours de l’épouvantable traversée à bord des « négriers » et les célèbres « marronnages » – les fuites hors de la plantation – illustrent la constance de la résistance par les esclaves eux-mêmes à la condition qui leur était imposée. L’histoire détaillée des abolitions que retrace Marcel Dorigny est un prodigieux parcours dans la politique des pays concernés et les relations internationales sur un siècle, depuis les premières lois dans certains États d’Amérique dès les années 1780 jusqu’au décret espagnol de 1866 interdisant la traite. Le Danemark le fait en 1792. Quelques années auparavant, un jeune esclave né dans une plantation de Sainte-Croix, colonie danoise des Antilles, est ramené par ses maîtres à Copenhague où il s’engage dans la marine pour combattre les Anglais en 1801. S’estimant affranchi de fait, il subit un long procès de sa « propriétaire » qui maintient ses droits sur lui, puis s’enfuit en Islande. C’est la belle saga de Hans Jonathan, L’homme qui vola sa liberté publiée chez Gaïa, l’enquête minutieuse dans les archives et documents d’époque de l’anthropologue islandais Gisli Pàlsson.

Par Jacques Munier

Par Marcel Dorigny, une anthologie de textes et un recueil d'images : Arts et lettres contre l’esclavage, Editions Cercle d’Art

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