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Fleury-Mérogis, quinze morts en neuf mois

La condition carcérale

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Alors que le projet de loi de réforme de la justice est débattu depuis mardi au Sénat, le bilan de la politique carcérale en France pose question.

Fleury-Mérogis, quinze morts en neuf mois
Fleury-Mérogis, quinze morts en neuf mois Crédits : J. Pavlovsky - Getty

« Les chiffres du ministère de la justice font honte – estiment dans Le Monde la sénatrice Nathalie Delattre et l'avocat Pierre-Olivier Sur – taux d'occupation moyen des maisons d'arrêt de 142 % ; proportion de détenus présumés innocents en attente de jugement de 28 % ; proportion de malades psychiatriques de 28 %. Et chaque année plus de suicides… » Faisant le constat d’une hausse du taux de récidive, ils suggèrent au regard de cette situation différentes pistes et d’abord de « réserver la détention provisoire avant jugement aux affaires criminelles les plus graves, qui sont les seules qui la justifient (terrorisme, assassinats, viols, atteintes sur enfants) » et qui constituent « moins de 10  % des condamnations prononcées après détention provisoire ». Si l’on excepte cette proportion des 28% de personnes en détention préventive, reste une population en attente de jugement qui pourrait libérer 17 000 places de prison… Idem pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques relevant plutôt du ministère de la santé. Des prisons moins surpeuplées permettraient de mettre en place un suivi adapté aux délinquants sexuels, dont on connaît la tendance fatale à la récidive en l’état. Bref, l’exemple de la Scandinavie, « qui a réussi, en limitant la détention provisoire et en favorisant les prisons " ouvertes " par un accompagnement des sorties, à diviser par deux le taux de détention et à faire baisser de manière significative les chiffres de la récidive » devrait donc inspirer le législateur. 

Morts en prison

D’autant que la détention provisoire a une incidence avérée sur le taux de suicides, lancinant problème de la condition carcérale. C’est l’objet du dossier ouvert dans le dernier N° de la revue de l’OIP (Observatoire international des prisons), Dedans-Dehors. « On se suicide six fois plus en prison qu’à l’extérieur – souligne Anne-Charlotte Begeot – en 2017, près de deux décès sur trois survenus en détention étaient des suicides. » Un chiffre qui peut grimper en fonction des circonstances de la vie en détention : dans les quartiers disciplinaires, « le risque suicidaire est quinze fois supérieur à celui en cellule ordinaire ». Et c’est bien connu, « le quartier arrivant (QA) est également un lieu sensible (risque suicidaire deux fois plus élevé qu’en détention normale), en raison du choc carcéral auquel les nouveaux arrivants sont confrontés et de leur incertitude face à leur sort judiciaire, la plupart étant dans l’attente de leur jugement ». Un fait en dit long sur le caractère suicidogène de la prison et la nécessité de limiter le recours à la détention provisoire : « ce sont paradoxalement les détenus les plus insérés socialement, familialement et économiquement qui sont les plus exposés au suicide en milieu carcéral ». Tous les deux jours en France, il y a un mort en prison. Comme le rappelle Laure Anelli, l’administration ne ménage pas sa peine pour contrer ce phénomène. « Grille de repérage du risque suicidaire, mesures de surveillance renforcées, cellules de protection d’urgence – ces cellules lisses sans aucun point d’arrimage pour éviter les pendaisons – ou encore dispositifs de protection d’urgence (DPU), composés de pyjamas en papier déchirables et de couvertures ignifugées ». Mais « tout cet attirail » ne sert qu’à « supprimer la corde que l’on se passe au cou », déplore Jean-Marie Delarue dans les pages la revue. « Au lieu de considérer le besoin de soutien psychologique des personnes détenues, c’est toujours l’idée d’empêcher le passage à l’acte qui domine », regrette le psychiatre Philippe Carrière, qui avait participé, en 1996, à la rédaction du premier rapport sur le sujet. 

La circulaire du 29 mai 1998 qui en avait découlé avait pourtant posé en principe qu’une politique de prévention du suicide n’est « légitime et efficace » que dans la mesure où « elle cherche, non à contraindre le détenu à ne pas mourir, mais à le restaurer dans sa dimension de sujet et d’acteur de sa vie. 

Un autre aspect est à souligner, à l’heure où l’on envisage de construire de nouvelles prisons surdimensionnées, c’est Damien Pellen, représentant du Syndicat national des directeurs pénitentiaires qui s’en inquiète : 

On construit des super paquebots pour faire des économies d’échelle, mais quand on essaie de proposer des actions, on s’aperçoit qu’on touche une minorité des détenus. En réalité, on ne connaît que 10 % de la population. Les autres, on les oublie.

Et avec un surveillant pour cent détenus, combien de tentatives qui sont en fait des appels à l’aide, ont débouché sur la mort, faute d’intervention d’une équipe de nuit qui n’est jamais venue ? 

Femmes en prison

La revue Passe-murailles a consacré sa dernière livraison à la question des femmes incarcérées. En France, les femmes ne représentent que 10% des condamnations judiciaires et seulement 3,5% des presque 71000 personnes incarcérées. Genre et punition, le dossier explore la façon dont les femmes criminelles sont perçues par le système judiciaire. Les stéréotypes de genre fonctionnent à plein régime pour qualifier la transgression du modèle dominant : « ou bien ce sont des victimes, ou bien ce sont des monstres ».

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
10 min

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