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Strasbourg, 11 décembre 2018

Attentats terroristes : dire l’événement

5 min
À retrouver dans l'émission

L’attentat de Strasbourg a déjà déclenché toute une série de commentaires, analyses, témoignages… Dans des registres différents, tous ces discours contribuent à en faire un événement.

Strasbourg, 11 décembre 2018
Strasbourg, 11 décembre 2018 Crédits : AFP

C’est ainsi qu’il se distingue du fait divers. « Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques » écrivait Raymond Aron en 1962 (Paix et guerre entre les nations). La dernière livraison de la revue Mots Les langages du politique (ENS Éditions) est consacrée aux discours post-attentats. La dimension psychologique - émotionnelle et compassionnelle - est évidemment une donnée importante de la mise en récit de l’événement mais les auteurs du dossier relèvent également dans la profusion des discours politiques et médiatiques l’expression plus large d’un appel à la conscience nationale, à son unité et désormais à sa capacité de résilience. On pourrait se demander si tout ce déploiement discursif n’est pas une forme de « coproduction » de l’événement terroriste, mais ce n’est pas l’objet des chercheurs en sciences du langage, de l’information et de la communication. Dans leur contribution, Pierre Lefébure, Émilie Roche et Claire Sécail ont analysé le traitement médiatique des attentats du 13 novembre 2015. En l’occurrence la sauvagerie des attaques, le nombre élevé de victimes, le choc et le traumatisme durable engendrés suffisaient à en faire un événement en soi. Mais les modalités du discours qu’il a suscité peuvent être observées comme des constantes du genre. La mise en série, d’abord : survenues après l’attentat de Charlie Hebdo, les massacres du Bataclan et des terrasses de café s’inscrivent dans un récit au long cours que certains journalistes ont fait remonter dans leurs commentaires aux attaques contre le World Trade Center du 11 septembre 2001, ceux notamment qui étaient en poste à Washington à l’époque. Du coup, l’interprétation en termes de « causalité », sur le mode « on le savait », s’impose eu égard « aux engagements géostratégiques de la France, susceptibles de provoquer des représailles ennemies ». D’où le recours à la syntaxe guerrière, censée consolider la cohésion nationale et ajouter du sens au désastre. Mais, passé l’effet de sidération, cette cohésion peut se fissurer. Le déplacement de François Hollande sur le site du Bataclan a été désapprouvé sur BFM TV par un consultant police qui considérait que cela pouvait nuire au travail des enquêteurs. 

La vigilance en question

Aujourd’hui, des responsables politiques estiment qu’il faudrait expulser d’office tous les « fichés S » étrangers, voire emprisonner préventivement les nationaux, oubliant notre constitution et surtout que l’un des ressorts du terrorisme islamiste est précisément de monter les communautés les unes contre les autres, ce que ne manquerait pas de provoquer une telle décision. D’une manière générale, c’est le niveau de la vigilance qui est mis en cause, ou tout au moins interrogé. Dans La Croix Flore Thomasset insiste sur la réalité de la menace. Quelques heures avant la fusillade sur le marché de Noël le député européen Arnaud Danjean, ancien membre de la DGSE et spécialiste des questions de terrorisme, déclarait : « La tentation existe aujourd’hui de relativiser la menace, parce qu’elle est plus diffuse, parce que certaines organisations terroristes ont subi des revers militaires, mais ce serait une grave erreur ». Dans son livre sur les services secrets de Daech, le journaliste Matthieu Suc estimait qu’ « il flotte dans l’inconscient collectif comme un air de victoire », faisant allusion aux propos d’Emmanuel Macron qui, en décembre 2017, annonçait que la guerre en Syrie serait « gagnée » en février 2018. S’il est vrai que « l’intensité de la menace a baissé, au regard du nombre d’attentats déjoués, 17 en 2016, 20 en 2017, 6 en 2018, comme le rappelle Sébastien Pietrasanta, consultant sur le terrorisme. Cela ne veut pas dire que le niveau d’engagement des services de renseignement a baissé : ils étaient persuadés qu’un attentat viendrait. » Alors que le terroriste est toujours en fuite, c’est sa personnalité qui pose question, car elle montre que la menace est désormais « principalement endogène, même si des tentatives d’envois de combattants depuis l’étranger persistent, selon une source bien informée. Elle provient moins de djihadistes formés en Syrie, que de délinquants de droit commun ». Pour Gilles Kepel, dans Le Figaro, « le terroriste présumé présente des caractéristiques assez communes dans ce milieu : l’hybridation entre le djihadisme et la grande délinquance ». C’est le plus souvent la prison qui favorise le phénomène. « On touche ici la difficulté éprouvée par notre système carcéral pour gérer le djihadisme afin de maintenir la paix sociale en prison – souligne le politologue, qui prévient : les islamistes condamnés avant les vagues d’attentats de 2015-2017 vont être libérés rapidement dans la mesure où les peines étaient alors plus légères qu’elles n’ont été depuis. Ils vont se retrouver dans le circuit avec de possibles nouveaux passages à l’acte. » 

Par Jacques Munier

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