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match amical entre le Japon et le Ghana le 30 mai 2018 à Yokohama

Planète foot

5 min
À retrouver dans l'émission

La coupe du monde de football commence aujourd’hui et la fièvre de l’événement gagne même certains intellectuels.

match amical entre le Japon et le Ghana le 30 mai 2018 à Yokohama
match amical entre le Japon et le Ghana le 30 mai 2018 à Yokohama Crédits : Masashi Hara - Getty

Il semble loin le temps où Camus pouvait dire : « le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre », tant le foot est devenu une industrie du spectacle laissant peu de place à ce qu’il est convenu de désigner encore comme « les valeurs du sport », engagement, désintéressement, sens du collectif… Pourtant, il y a toujours eu des écrivains, des philosophes, des artistes pour mettre des mots et des images sur l’engouement, voire la passion qui anime les amateurs du ballon rond, sport populaire entre tous. Les pages idées de Libération entament une série de chroniques du mondial avec Laurent Bove. Le philosophe supporter de l’OM n’échappe pas à la règle : l’amour du foot est aussi une affaire de souvenirs et d’histoire partagée. Elle est entrée en lui « comme une marée venue du Nord durant la Coupe du monde de 1958 ». Peu d’images de la Suède, alors, pour les enfants comme lui mais « beaucoup d’imagination à partager ». Puis est venu le rituel dominical au stade Vélodrome, avec des retours souvent moroses… La remontée en division 1, la Coupe de France, le sommet européen, puis à nouveau la descente aux enfers… 

Fluctuatio animi, c’est la vie du supporteur mais aussi une expérience vivante pour le philosophe, car il faut imaginer Sisyphe heureux… Heureux d’une histoire qui enseigne, comme l’Ecclésiaste, que si cette traversée des passions n’a véritablement aucun sens, elle vaut, malgré tout, la peine d’être vécue.

Et le spécialiste de Spinoza de délivrer un message universel : dans le fracas du monde, « Le moment du match est comme une trêve mélancolique durant laquelle, comme à l’orée de la mort, chacun doit se sentir libéré et prêt à tout revivre. Moment étrange, suspendu dans l’éternité, d’une confiance en la renaissance indéfinie de la vie ». 

La fabrique des souvenirs partagés

Pierre-Henri Tavoillot insiste dans Philosophie magazine sur une dimension tragique : le foot témoignerait « de notre amour secret pour l’injustice ». Les « zones grises » de l’arbitrage, les aléas du jeu permettent de refaire le match à l’infini, « pendant et après le coup de sifflet final ». Du point de vue sociologique, le foot « incarne l’articulation complexe entre le groupe et l’individu », jusque sur le terrain, où le « beau geste » n’est tel qu’à condition d’illustrer un esprit d’équipe et non « une simple virtuosité gratuite » et solitaire. « Au fond, le foot est un art d’improvisation collective réglée » qui évoque le jazz au philosophe. 

Les jours s'allongent, le tonnerre gronde, 67 millions de sélectionneurs (en France seulement) s'échauffent dans leur living. Une minorité peste… Inutile, l'excitation est à son comble. La Coupe du monde va commencer. (Olivier Guez)

Le Monde a confié à Olivier Guez une chronique du mondial. Lui aussi s’épanche en souvenirs avant d’en fabriquer de nouveaux tout au long de la compétition. « Je n'oublierai jamais la chevauchée de Maradona contre l'Angleterre, au stade Azteca de Mexico. Les coups de sang de Zidane en 1998 et en 2006. Les dribbles chaloupés de Ronaldinho au Japon et en Corée… » À l’horizon désormais dans cette coupe du monde : « des matchs couperets, des matchs de légende, lorsque à dix minutes du coup d'envoi d'une demi-finale, les rues sont vides et la tension palpable, dans les centres-villes écrasés par la chaleur. Soudain, les gens se parlent, les classes sociales disparaissent, les émotions sont collectives et universelles… la planète se transforme en véritable village global pendant un mois. » Tant qu’on y est, puisque le cours de l’histoire est ce matin à son nouveau seuil, on peut prolonger le regard rétrospectif sur les pages de Peter Handke dans L’angoisse du gardien de but au moment du pénalty

Si le gardien de but connaît l’avant-centre, il sait quel coin il choisit en général. Mais l’avant-centre, lui, peut très bien prévoir le raisonnement du gardien de but. Le gardien de but continue donc à chercher, et se dit que cette fois le ballon ne va pas venir dans le même coin. Oui, mais si l’avant-centre suit toujours le raisonnement du gardien de but et se prépare à shooter vers le coin habituel ? 

On s’en souvient, le gardien reste finalement droit et immobile, et l’avant-centre lui tire le ballon dans les mains… La fable est édifiante, elle illustre le jeu à qui perd gagne mais en l’occurrence l’angoisse est partagée. Goal ou martyr, écrit Eduardo Galeano, cerbère ou garde-barrière, comme on l’appelle en Amérique latine, « on dit que là où il met les pieds, l’herbe ne repousse pas ». La gadoue, c’est la bonne place au foot assure Céline dans Mort à crédit. Tenir les buts ça permet de réfléchir. 

Au coup de sifflet les morveux ils s’élançaient dans la bagarre, ils labouraient toute la mouscaille à s’en retourner les arpions, ils chargeaient dans la baudruche à toute foulée dans la glaise, ils s’emplâtraient (…) la tronche, avec toute la fange du terrain… 

Il y a plus angélique, comme vision des choses. Celle de Nicolas de Stael qui a peint toute une série de footballeurs au Parc des Princes, Des anges sur la pelouse : « Entre ciel et terre, sur l’herbe rouge ou bleue, une tonne de muscle voltige en plein oubli de soi… »

Par Jacques Munier

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