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Ecriture des Malabares

Les avatars de l’écriture

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L’origine de l’écriture est une question aussi disputée que celle de l’origine des langues et des études récentes montrent que le langage et l’écrit ont suivi des trajectoires souvent indépendantes.

Ecriture des Malabares
Ecriture des Malabares Crédits : Getty

C’est que la question de l’origine a tendance à brouiller les pistes avec sa logique évolutionniste. La dernière livraison de la revue Terrain est consacrée à cette épineuse mais passionnante question. Olivier Morin et Pierre Déléage mettent en cause le présupposé fonctionnaliste qui consiste à déduire de la fonction présente d’une pratique l’explication de ses origines. Un exemple le montre : les plumes des oiseaux leur permettent aujourd’hui de voler mais au début de leur évolution chez les reptiles elles servaient de parure ou d’outil de régulation thermique, des fonctions qu’elles ont d’ailleurs conservé même si le vol a pris le dessus. De même l’écriture n’est pas une simple transcription de la langue, la dénommée « glottographie » à quoi on la réduit souvent. 

L’archéologie nous apprend que les premiers systèmes d’écriture glottographique se sont constitués en réutilisant des symboles qui n’avaient pas, au départ de signification linguistique : emblèmes individuels ou collectifs, marques de propriété, sceaux authentifiant des lots de marchandises ou des tributs.

La notion qui s’impose dès lors est celle de « recyclage ». C’est l’objet de la contribution de Silvia Ferrara : « explorer la lente transformation du répertoire graphique des sceaux crétois en un système d’écriture ». À l’arrivée, « les hiéroglyphes crétois forment un système d’écriture complet, capable de représenter les sons de la langue crétoise ». Mais ce n’est pas par un processus de « standardisation » ou de simplification que s’est opérée cette métamorphose. 

Avant de devenir un système plus ou moins fini de signes écrits, le répertoire graphique de sceaux crétois a d’abord explosé : c’est d’une efflorescence visuelle qu’est sortie cette écriture. 

On associe souvent l’origine de l’écriture à l’administration des États naissants, et notamment aux inventaires comptables. Mais des empires comme celui des Incas ne sont pas passés de cette forme d’écriture à la notation de la langue et, à l’inverse, « l’Égypte et la civilisation sumérienne étaient déjà fort développées au moment d’inventer leur écriture ». Souvent les deux formes coexistent : emblèmes et écriture, comme chez les Mayas dont parle Stephen Houston. Et surtout, dans cette dynamique universelle de recyclage, l’adoption de l’écriture pour des peuples dominés, en imitation des colonisateurs, peut jouer à la fois comme une forme de fascination à l’égard de l’efficacité symbolique de l’outil et de résistance à la domination. C’est le cas des chamanes indiens d’Amérique du nord, dont Pierre Déléage avait évoqué dans un ouvrage précédent (Inventer l’écriture. Rituels prophétiques et chamaniques des Indiens d’Amérique du Nord, XVIIe-XIXe siècles. Les Belles Lettres) les efforts intenses pour apprendre et graver en signes cabalistiques les leçons des missionnaires, qui les faisaient suer à grosses gouttes par un temps assez froid… La pratique du « recyclage » est aussi illustrée par les mécanismes cognitifs impliqués dans la lecture. Dans Les neurones de la lecture Stanislas Dehaene avait montré que les circuits neuronaux mobilisés pour visualiser l’écriture étaient les mêmes que ceux qui nous permettent de percevoir par l’œil des animaux, des fruits ou des chemins. Comment se sont-ils reconvertis pour lire des lettres ? La réponse vient de la forme de l’écriture, « dont les caractères se sont adaptés aux contraintes du cerveau humain ». Lequel, par la vision, « est beaucoup plus sensible aux orientations horizontales ou verticales qu’aux obliques ». 

L’écriture sans écriture

Dans son état le plus contemporain, l’écriture se développe aujourd’hui dans l’environnement numérique d’internet, avec son inflation exponentielle de textes. François Bon a traduit et présenté le livre de Kenneth Goldsmith, Fondateur d’UbuWeb, et militant pour une écriture du plagiat, de la copie et de la retranscription. Publié chez Jean Boîte Éditions sous le titre L’écriture sans écriture, il défend le principe du « génie non-original » contre la figure romantique et solitaire du « génie » en littérature façon XIXe siècle. Relevant la pratique ininterrompue de la citation, imitation, traduction dans l’histoire de la littérature, il suggère le modèle d’une écriture de rapiéçage inspirée de la culture partagée. Du copiste médiéval à l’adepte du détournement situationniste, toute une culture de l’écriture à seule fin d’elle-même a préparé cette « utopie d’une critique du travail et de la valeur dans l’espace sans valeur de la poésie ». On passe de l’écriture aux mots dans le chapitre « Semer des données dans les nuages ». Twitter n’est au fond que l’aboutissement « d’une longue lignée de réductions linguistiques : idéogrammes chinois, haïkus, titres de journaux, slogans, enseignes publicitaires, poèmes concrets… » Les noms propres des people y jouent le rôle indiciaire de trompe-l’œil. « Le vide étroit tout entier » disait Beckett dans Cap au pire. Et Gertrude Stein : « la poésie a son essence dans le nom des choses ». 

Pensez à ce que vous faites quand ce que vous faites c’est d’aimer quoi que ce soit dont aimer est le nom.

Par Jacques Munier

A lire :

Alfonso M. Garcia Téllez Écrits Société d'ethnologie

Traduction et préface de Pierre Déléage, postface de Jacques Galinier

Alfonso Margarito García Téllez, chamane réputé, est l’auteur de quatre livres restituant les traditions orales de son peuple, les Otomi de la Sierra Madre orientale, au Mexique. Rédigés dans l’espagnol régional en usage à San Pablito, ils réunissent sous la forme de miniatures en papier découpé les nombreuses entités d’un panthéon hors du commun : les divinités otomi y côtoient l’empereur aztèque Moctezuma et aussi Jésus Christ.Remarquables à plus d’un titre, ces ouvrages pliés en accordéon, confectionnés à la main depuis les années 1970, sont destinés au marché de l’artisanat. Les Otomi sont en effet renommés pour avoir conservé des techniques préhispaniques de fabrication du papier. Il n’était pas question en revanche, jusque-là, d’utiliser ce papier pour écrire ni faire des livres, et ce n’est pas le moindre intérêt de l’œuvre d’Alfonso García que d’avoir détourné de son usage rituel cet artefact indispensable aux pratiques thérapeutiques, aux cérémonies de fertilité agraire et aux actes de sorcellerie.Chaque exemplaire de ces livres manuscrits est unique et diffère légèrement de tous les autres, brouillant ainsi l’opposition classique entre l’oral supposé instable et l’écrit supposé immuable. Ici se joue de manière très singulière un glissement de l’oralité à l’écriture, en même temps que s’élabore un compte rendu de sa culture par un Otomi, qui devient ainsi auteur à part entière. Présentation de l'éditeur

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