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Emmanuel Macron lance le grand débat national, 15/01/2019

Que demande le peuple ?

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Le grand débat national suscite autant d’espoirs que de doutes, comme le montrent tribunes et analyses dans la presse.

Emmanuel Macron lance le grand débat national, 15/01/2019
Emmanuel Macron lance le grand débat national, 15/01/2019 Crédits : AFP

Il peut « ouvrir une nouvelle phase dans le quinquennat », estime Gilles Finchelstein dans Le Monde. « L’enjeu, c’est de rééquilibrer à la fois la méthode – dans un sens plus démocratique – et l’orientation – dans un sens plus social. » Le grand débat national augure également « une nouvelle phase dans le mouvement des gilets jaunes », celle de la négociation consécutive à la mobilisation. « Dans ce conflit atypique, la phase de mobilisation n’a été le préalable à rien, elle donne un sentiment de répétition, voire de ritualisation. » Le grand débat « peut remplir la fonction symbolique de la négociation dans un conflit traditionnel ». Alice Mazeaud et Guillaume Gourgues signalent quant à eux une forme de piège : « faire de la participation au débat organisé par le gouvernement la seule modalité légitime d’expression publique et politique, permettre l’expression la plus large possible, et pas seulement celle des groupes mobilisés, pour démontrer que ces derniers sont minoritaires », et les faire apparaître comme « des agitateurs voire des adversaires de la démocratie » s’ils s’y opposent. Les politologues estiment cependant qu’on peut faire aussi « le pari de la démocratie et penser que le piège se refermera sur son initiateur ». Si une mobilisation massive fait « remonter des propositions élaborées » et bouscule « l’agenda gouvernemental, l’exécutif aura sans doute du mal à nier les attentes qui s’y expriment ». 

Quelle démocratie ?

« Que serait une démocratie réelle dans nos territoires aujourd’hui ? » demande  Michèle Riot-Sarcey dans les pages Débats&Controverses de L’Humanité. L’historienne rappelle que pour les révolutionnaires de 1848 et 1871 les associations ouvrières « démontraient comment l’auto-organisation permettait d’accéder à l’émancipation sociale quand chacun participait à l’organisation du travail comme à la vie collective ». Et François Auguste, délégué à la démocratie participative du PCF suggère, pour renouveler notre système représentatif, de « transformer le Sénat en assemblée citoyenne composée pour un tiers d’élus locaux, pour un tiers de syndicats et d’associations, pour un tiers de citoyens tirés au sort. Cela implique aussi le droit de vote aux étrangers. » 

Quel peuple ?

Faut-il se limiter au cadrage des quatre thèmes proposés (transition écologique, fiscalité, organisation de l’État, débat démocratique et citoyenneté) ? Dans l’hebdomadaire Le un Loïc Blondiaux estime que « seul un débat véritablement démocratique permettra de sortir par le haut de la crise ». Le politologue suggère, dans le registre institutionnel, « le vote par jugement majoritaire : on donne une appréciation sur tous les candidats, et celui qui a le jugement médian le plus élevé est élu », une façon d’abandonner les votes par défaut, « qui ne reflètent pas toujours la volonté réelle des électeurs, et ainsi de produire davantage de légitimité », en évitant les conséquences du scrutin actuel : « le président ne peut vraiment se prévaloir que du soutien des 18 % des électeurs inscrits qui ont voté pour lui au premier tour ». L’hebdomadaire pose la question : « comment écouter le peuple ? » Éric Fottorino souligne la complexité supplémentaire de « prendre en compte et traiter la parole si diverse des Gilets jaunes, quand eux-mêmes ne se reconnaissent pas de véritables porte-parole et encore moins de chefs ? » Gérard Noiriel rappelle que « la définition du peuple n’est jamais neutre ni objective » car « c’est un enjeu de luttes, et qu’elle change constamment depuis l’Ancien Régime ». L’historien souligne aujourd’hui une « invisibilisation » des classes populaires, « avec un débat focalisé sur les questions identitaires, comme on le voit avec le cas des banlieues ». Or, « ceux qui manifestent aujourd’hui appartiennent aux couches les moins défavorisées des classes populaires – une constante dans tous les grands mouvements français, lors du renversement de Louis-Philippe en 1848 comme avec le Front populaire en 1936. Les couches les plus pauvres, venues des banlieues par exemple, n’ont pas rejoint le mouvement ». L’analyse vaut d’être suivie jusqu’à son terme. Longtemps, ajoute Gérard Noiriel, les gens issus de classes populaires ont pu s’élever sans oublier leur milieu d’origine. Aujourd’hui, la reproduction de l’élite a contribué à creuser le fossé avec elles. Un phénomène qui se serait aggravé avec l’élection d’Emmanuel Macron, dont le programme, « dans son livre Révolution, fait une large place à l’histoire, mais aucune aux classes populaires. À aucun moment il ne cite Blum ou Jaurès. Comment prétendre incarner le peuple français sans jamais parler des classes populaires autrement que comme une source de problèmes à résoudre ? Les seules ressources qu’il évoque sont à trouver dans la classe moyenne éduquée, soit son propre milieu. C’est pour cela que le mouvement des gilets jaunes l’a stupéfié, par méconnaissance des classes populaires. » Du sans-culotte, à l’ouvrier, le mineur, le métallo… les archétypes du peuple se sont progressivement effacés. Il est loin le temps où l’on pouvait dire comme Flaubert dans L’Éducation sentimentale : « Chapeau bas devant la casquette ». 

Par Jacques Munier

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